critique &
création culturelle

    Primetime

    Lorsque la justice devient spectacle

    Et si faire de l’audience importait plus que de faire le bien ? Dans son premier long métrage de fiction, Primetime, Lance Oppenheim met en scène Robert Pattinson dans la peau d’un animateur de série de téléréalité qui transforme la traque de prédateurs sexuels en divertissement.

    Primetime est un thriller fictionnel basé sur des faits réels. En 2004, sur le groupe de chaines NBC est apparu l’émission de téléréalité To Catch a Predator. Le principe était simple et captivant : trouver et attraper des prédateurs sexuels en direct à la télévision. Chris Hansen, le présentateur interprété par Robert Pattinson, débusquait d’abord les criminels sur des chat rooms, pour ensuite les emmener dans une maison remplie de caméras avec l’aide d’acteurs jouant des mineurs, et enfin les forces de l’ordre arrivaient et appréhendaient le criminel. Cette émission a rencontré beaucoup de succès grâce à son culot, mais surtout grâce à la personnalité surprenante de Chris Hansen. En effet, son calme et ses répliques humoristiques sont rapidement devenues culte et ont marqué toute une génération. Voici donc sur quoi se base le film Primetime.

    L’approche de Lance Oppenheim face au sujet s’avère très intéressante : au lieu de diaboliser à juste titre les « vilains de l’histoire » (les prédateurs sexuels), il se focalise sur Chris Hansen en le rendant moralement ambigu, voire même ayant une motivation diabolique, tandis que les criminels sont rendus pathétiques, allant jusqu’à provoquer une involontaire pitié chez le spectateur. Mais la raison derrière ce choix apparaît plus clairement au cours du film.

    L’enfer est-il pavé de bonnes intentions ?

    Oppenheim provoque chez les spectateurs une division interne assez troublante en brouillant les frontières entre le journalisme et l’humiliation publique. Ce sentiment contradictoire devient particulièrement intéressant lorsque les acteurs jouant les mineurs de l’émission commencent à ressentir de la culpabilité eux-mêmes. Del Harvey, interprété par Phoebe Bridgers, prend conscience de la nature malsaine de son travail qui est moralement incorrect, et décide donc de quitter celui-ci. Mais ce n’est pas le cas de Decoy Dan (Skyler Gisondo), qui malgré la difficulté éthique et morale du job préfère sacrifier sa vie hors caméra au profit de son rêve: le titre d’acteur. La pitié innée de l’humain est alors mise en jeu face à ses valeurs morales acquises et c’est précisément cela qui rend Primetime marquant. Le problème n’est donc pas seulement ce que l’émission montre, mais la raison pour laquelle elle choisit de le montrer de cette manière. Car l’indignation, lorsqu’elle devient source de revenus, ne reste jamais désintéressée.

    Robert Pattinson montre encore une fois la brillance de son jeu à travers son interprétation de Chris Hansen. Plus que des mimiques et une voix identique, il parvient à transformer le héros en anti-héros glaçant. Chris Hansen est dépeint comme ambitieux, égocentrique et théâtral : il cherche à marquer l’histoire de la télévision par vanité plus que par conviction. La priorité du présentateur étant de faire de l’audience et du chiffre, on le voit totalement obnubilé par son émission, jusqu’à dans sa vie privée où il laisse mourir sa vie de famille au profit de son affaire avec une autre femme. Le personnage n’est alors que le résultat d’un système qui récompense ceux qui savent le mieux se mettre en scène.

    La réalisation prolonge cette réflexion jusque dans la forme du film. Les caméras sont omniprésentes, les couleurs désaturées et le grain semblent étrangement artificiels. Ce choix contribue à l’inconfort que suscite Primetime. Les maisons alignées identiques et leurs pièces familières perdent de leur sérénité lorsqu’on sait ce qu’il s’y passe. Chaque recoin peut cacher une caméra, ce qui force le spectateur à rester dans un état constant de vigilance malaisante. Oppenheim ne se contente pas de dénoncer le caractère controversé de l’émission, il en reprend les codes pour nous faire éprouver leurs pouvoirs de manipulation.

    Là où Primetime fascine, il ne convainc pas forcément. L’ambiguïté dans laquelle sont maintenus les personnages pourrait s’apparenter à une hésitation à prendre position sur les questions soulevées. Le film parvient à mettre en lumière le caractère malsain de certains mécanismes médiatiques, mais son analyse ne dépasse pas forcément le constat. Cependant son sujet développe une force évidente et laisse des traces chez le spectateur.

    Intelligent et controversé, Primetime de Lance Oppenheim est un film qui questionne notre conscience morale, tout en remettant en question notre vision du bien et du mal : sans doute faut-il accepter qu’ils coexistent en chaque chose de façon constante.

    Primetime

    Réalisé par Lance Oppenheim

    Avec Robert Pattinson, Merritt Wever, Skyler Gisondo, Phoebe Bridgers

    États-Unis, 2026

    109 minutes

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