critique &
création culturelle

Suburban Fury

Infiltrer le réel, manipuler le récit

À partir du portrait trouble de Sara Jane Moore, Suburban Fury dépasse le simple documentaire pour interroger la fabrication du récit et ses zones d’ombre. Robinson Devor signe une œuvre hybride, fascinante et profondément actuelle, à découvrir au Nova à Bruxelles.

Et si Suburban Fury n’était pas un documentaire, mais une opération d’infiltration ‒ non pas politique, mais narrative ? La question s’impose avec d’autant plus d’acuité que le film de Robinson Devor arrive en Belgique dans un contexte de redécouverte : sortie inédite début avril, mise à l’honneur au Nova à Bruxelles du 9 avril au 7 juin, après un passage remarqué à l’Offscreen Film Festival fin mars. L’occasion idéale de mesurer l’ampleur d’un geste cinématographique aussi discret que singulier ‒ et de revenir sur une œuvre qui ne cesse de brouiller les lignes entre fiction et documentaire.

À première vue, Suburban Fury s’ancre dans un fait divers historique : la tentative d’assassinat du président Gerald Ford par Sara Jane Moore en 1975. Mais très vite, le film se détourne de toute tentation reconstitutive. Ce qui intéresse Devor n’est pas tant l’événement que sa mise en récit, sa reconfiguration par celle qui en fut l’actrice principale. Moore apparaît ainsi comme une narratrice aussi captivante qu’insaisissable, déroulant son histoire avec une aisance troublante, mêlant aveux, silences et reconstructions. Rien ici ne semble totalement fiable ‒ et c’est précisément dans cette instabilité que le film puise sa force.

Car Suburban Fury repose sur un dispositif qui assume pleinement sa dimension artificielle. Les entretiens, loin d’une frontalité classique, sont mis en scène dans des espaces de transition ‒ une voiture en mouvement, une vitre interposée ‒ qui instaurent une distance, voire une opacité. À cela s’ajoute la présence d’une voix off incarnant un agent du FBI, « Bert Worthington », personnage dont l’existence réelle demeure incertaine, reconstitué à partir des souvenirs de Moore elle-même. En donnant chair à cette figure fantomatique, le film ne cherche pas à combler les lacunes du réel, mais à les habiter, à en faire le moteur même de sa narration.

Ce choix formel ouvre une mise en abyme vertigineuse. Car derrière cette relation entre une informatrice et son agent de liaison se dessine un autre rapport de pouvoir : celui qui unit le cinéaste à son sujet. Comme Worthington, Devor écoute, oriente, relance. Il tente d’obtenir quelque chose ‒ une parole, une vérité, ou du moins une forme de récit. Le documentaire devient alors un espace de négociation, voire de manipulation, où chacun cherche à extraire de l’autre ce dont il a besoin. En ce sens, Suburban Fury interroge moins la vérité des faits que le pouvoir de raconter ‒ et de modeler ‒ le réel.

Cette approche n’est pas nouvelle dans le parcours de Devor. Elle constitue même le fil rouge d’une œuvre trop souvent restée en marge des radars critiques. Dès Police Beat (2005), son premier long métrage de fiction, le cinéaste explorait déjà une forme d’hybridation singulière : le quotidien d’un policier sénégalais à Seattle y était traversé par une voix off en wolof, introspective et poétique, qui transformait chaque intervention en dérive existentielle. Le réel y était moins observé que filtré par une subjectivité radicale, créant un décalage constant entre ce qui est vu et ce qui est ressenti.

Avec Pow Wow (2016), Devor poussait encore plus loin cette logique en proposant une immersion fragmentée dans la vallée de Coachella. Entre observation ethnographique et visions presque hallucinées, le film composait un paysage mental où se mêlaient exploitation territoriale, mémoire enfouie et violence systémique. Là encore, le réel apparaissait comme un matériau instable, traversé de contradictions, impossible à saisir dans une forme unique.

Suburban Fury s’inscrit pleinement dans cette continuité, tout en marquant une forme d’aboutissement. Là où Police Beat et Pow Wow déployaient une multiplicité de points de vue, le film se concentre ici sur une seule voix ‒ mais une voix profondément fissurée, traversée de tensions et de zones d’ombre. Sara Jane Moore devient à la fois sujet et productrice de son propre récit, actrice et narratrice d’une histoire qu’elle ne cesse de remodeler. Cette duplicité en fait une figure idéale pour le cinéma de Devor, qui trouve en elle un terrain d’expérimentation particulièrement fertile.

Le travail sur les archives participe pleinement de cette démarche. Issues des années 1970, elles restituent une époque marquée par des bouleversements politiques et sociaux majeurs ‒ guerre du Vietnam, mouvements de libération, tensions idéologiques ‒ mais leur fonction dépasse largement la simple contextualisation. Intégrées dans un montage qui privilégie les échos et les dissonances, elles viennent parfois contredire, parfois prolonger le récit de Moore, créant un espace de friction où le spectateur est invité à naviguer sans repères fixes.

Ce trouble résonne de manière particulièrement actuelle. À l’heure où les récits se multiplient, se concurrencent et se manipulent à grande échelle, Suburban Fury apparaît comme une œuvre en prise directe avec les enjeux contemporains. Sans jamais forcer le parallèle, le film esquisse en creux une réflexion sur les mécanismes de radicalisation, sur la manière dont une trajectoire individuelle peut basculer sous l’effet de forces politiques, médiatiques et affectives. Mais là encore, Devor refuse toute lecture simplificatrice. Il ne s’agit pas d’expliquer, encore moins de justifier, mais de maintenir ouvertes les contradictions.

Cette exigence formelle et intellectuelle confère au film une place singulière dans le paysage documentaire actuel. À rebours d’une tendance à la lisibilité et à la narration fluide, Devor privilégie l’opacité, le doute, l’inconfort. Son cinéma ne cherche pas à rassurer, mais à inquiéter ‒ au sens premier du terme : déplacer, troubler, mettre en mouvement. Cette position, exigeante, explique sans doute pourquoi son œuvre reste relativement confidentielle, malgré une reconnaissance critique ponctuelle.

La programmation du Nova, qui accompagne la sortie de Suburban Fury d’une redécouverte de ses films précédents, apparaît dès lors comme une initiative précieuse. Elle permet de replacer ce nouvel opus dans une trajectoire cohérente, de saisir la persistance d’un regard qui, film après film, interroge les conditions mêmes de représentation du réel. Dans cette perspective, Suburban Fury ne constitue pas une rupture, mais une intensification : un film qui condense et radicalise les obsessions d’un cinéaste encore trop peu reconnu.

Au terme de cette expérience, une certitude demeure : Suburban Fury ne livre pas de réponses. Il ne tranche pas, ne clarifie pas, ne stabilise rien. À la place, il ouvre un espace de réflexion où les récits se confrontent, se déforment, se contaminent. En transformant une tentative d’assassinat en enquête sur les mécanismes du récit, Devor propose un objet cinématographique aussi déroutant que nécessaire ‒ un film qui, loin de capturer le réel, en révèle les failles.

Même rédacteur·ice :

Suburban Fury
De Robinson Devor
Avec Sara Jane Moore
États-Unis, 2024
118 minutes

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