The Chronology of Water
Il s'agit d'avoir un peu confiance en elle

The Chronology of Water, sorti en salle en janvier, est le premier film réalisé par Kristen Stewart, adapté des mémoires de Lidia Yuknavitch. Cette femme a essuyé plus de violences qu’on pense un corps capable d’absorber et sa vie à l’écran incarne une montagne liquide de souvenirs et de puissance. Comme il faut être grande pour s’en sortir, et comme elle est gigantesque quand elle raconte.
Je suis allée voir The Chronology of Water très peu de temps après sa sortie. J’attendais le film parce que je savais que c’était Kristen qui le réalisait et que, comme pas mal de goudous, je l’aime bien. Étant donné que la personne que je date rêve carrément de l’épouser un jour, le minimum était tout de même de la soutenir.
Je dois dire que j’étais infiniment soulagée de ne pas y être allée seule. Même si j’ai trouvé ça incroyablement beau, je ne souhaite pas le revoir, en tout cas pas avant un moment. C’est assez particulier de recevoir quelque chose d’aussi profondément violent et de trouver ça magnifique. C’est aussi difficile d’expliquer la beauté.
Disons déjà que ça parle d’inceste et que le deviner d’abord à travers des regards, des lenteurs et des silences le grave dans votre peau encore autrement que par le dégoût ; je crois que je ressentais de la peur. De la peur et de la bile esthétisée dans des plans qui jouent du symbolique et de la couleur comme on écrit de la poésie. Il se passait beaucoup de choses hors du champ, comme il se passe toujours beaucoup de choses hors des mots. On comprend pourtant. Ce film est un objet que je ne connaissais pas : il mange des faits crus et recrache des symboles liquides en racontant des souvenirs. On commence par voir du carrelage de piscine, clair et immaculé, accueillir du sang rouge vif rampant jusqu’au siphon. Un trophée sur une étagère, plus tard, saignera aussi. Deux enfants dans un bain couleur pastel laissent place à deux adultes toutes habillées dans une baignoire blanc cassé. Les plans s’enchaînent, la musique angoisse, l’eau est partout. C’est une superposition d’images que je peinerais à appeler des scènes et que la voix de Lidia illustre en poésie. La narratrice a tout vécu et elle le relate en reflets : ce qu’on voit est issu de la lumière qu’elle projette sur l’eau. C’est-à-dire que cette personne, celle qui a traversé tout ça, qui a nagé tout ça, trouve encore de quoi éclairer des images pour raconter comment un jour on peut apprendre à un enfant à mettre la tête sous l’eau et puis à la ressortir, tout seul.
Tout se déroule sans répit. On pourrait résumer ça facilement : c’est l’histoire d’une enfant qui se fait violer par son père des années durant et de ce que ça façonne dans son corps et dans ses liens pour les vies à venir. C’est l’histoire de toutes les conséquences de la violence sexuelle et incestueuse, qui sont sans merci. C’est l’histoire du sang, et de l’écriture. C’est surtout l’histoire de quelqu’un qui parle et qui ne meurt pas. La chronologie de l’eau n’est pas linéaire. Elle saute de l’enfance à l’âge adulte à l’adolescence, elle patauge dans l’alcool, elle mord dans le deuil, elle recrache des viols, elle avale des amours, elle ne perd jamais sa sœur qui est partie pourtant. La chronologie accueille le père des années durant, abandonne la mère, étrangle les deux. Dans ma poitrine tout se tordait parce qu’il y avait trop, trop de douleur. J’aurais décapité cet homme avec les dents si on m’avait laissée faire ; à la place j’ai demandé une main sur mon cœur pour presser et calmer mes mâchoires qui voulaient se venger. Heureusement, je n’étais pas seule.

Il est difficile pour moi d’expliquer l’avalanche des couleurs et des tableaux qui s'enchaînent à l’écran, c’est comme un collage qui grince et qui explose. Quand la fin est arrivée et que j’ai pu respirer un grand coup, la première chose que j’ai dite était : « Purée, même le générique est beau. » Après j’ai dit : « Heureusement qu’on va manger un phô après, parce que j’ai besoin d’être rassurée. » En sortant du ciné, ma date m’a dit que c’était certainement pas un film que tout le monde aurait pu faire, et qu’elle était une proud wife. Kristen Stewart a mis huit ans à réaliser ce film. Dans une interview, elle explique qu’elle l’a fait en laissant ses idées se faire détruire par la réalité du tournage, en cherchant ce qui se passait derrière la caméra et qu’elle n’avait pas prévu. Elle parle du chaos de ce film, de ne pas savoir ce qu’il sera, de regarder cette vie-frankenstein qui se lève devant nous et d’avoir “a little faith in her”. « Her » est incarnée par Imogen Poots, magistrale dans le rôle principal. Elle parvient à exprimer la brutalité de ce personnage sans l’étaler inutilement. Lidia est violente, elle explose, mais c’est aussi une autrice qui écrit ce qu’elle tait. Cette tension entre ce qu’on peut voir et ce qu’on ne peut que lire se retrouve dans le corps de l’actrice. Elle ne montre rien qu’on ne pourrait deviner, comme un respect envers la personne, réelle, qu’elle joue à l’écran.
J’ai traversé beaucoup d’émotions et beaucoup d’âges en nageant dans cette histoire mais la puissance qui en ressort est sûrement ce qui me restera. Il n’y a rien de petit qui ait émané de ce film. J’acceuille cette femme gigantesque dans ma poitrine et j’apprends à croire en elle et à toujours trouver le bord.