The Testament of Ann Lee
Filmer la dissidence, le corps et la foi

Dans son nouveau film, Mona Fastvold explore la trajectoire d’Ann Lee, fondatrice d’un mouvement religieux radical au XVIIIe siècle. À la croisée du politique, du charnel et du spirituel, The Testament of Ann Lee interroge moins la foi qu’il ne scrute ce qu’elle fait aux corps ‒ et ce qu’elle permet de contester.
Il y a, dans The Testament of Ann Lee, quelque chose qui résiste d’emblée à la narration classique. Non pas un refus du récit, mais une manière de le décentrer, de le déployer ailleurs : dans les silences, les gestes, les regards. Mona Fastvold ne filme pas une vie exemplaire, ni même un destin hors norme ‒ elle filme une tension. Celle qui traverse le corps d’Ann Lee, figure mystique et fondatrice du mouvement des Shakers, et qui fait de la foi non un refuge, mais une fracture.
Car ce que le film met en jeu, avant toute chose, c’est une forme de dissidence. Dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, Ann Lee ne se contente pas de croire : elle déplace les lignes. Elle conteste l’ordre établi, les hiérarchies religieuses, les structures patriarcales qui assignent les femmes à une place silencieuse et subalterne. Sa foi devient alors un geste politique ‒ au sens le plus littéral du terme. Croire, ici, c’est désobéir.
Ce déplacement est d’autant plus frappant qu’il passe par le corps. Le corps d’Ann Lee est le lieu de toutes les contradictions : il est à la fois contraint, surveillé, violenté ‒ et traversé par une puissance qui semble lui échapper. Le film insiste sur cette ambivalence. Les crises mystiques, les tremblements, les états de transe ne sont jamais réduits à une simple pathologie ni à une pure élévation spirituelle. Ils demeurent ambigus, irréductibles, comme si le corps devenait le champ de bataille d’une lutte invisible.
Cette dimension charnelle est essentielle. Là où tant de récits religieux tendent à effacer le corps au profit de l’âme, The Testament of Ann Lee fait exactement l’inverse : il ramène la foi à une expérience incarnée, parfois douloureuse, souvent troublante. Le corps n’est pas ce qu’il faut dépasser ‒ il est ce par quoi tout passe. Et c’est peut-être là que réside la radicalité du film : dans cette manière de refuser toute séparation nette entre le spirituel et le matériel.

À cette centralité du corps répond un autre élément fondamental de la mise en scène : le travail musical et chorégraphique. Le film est traversé de scènes chantées, portées tantôt par Ann Lee, tantôt par la communauté dans son ensemble, qui ne relèvent jamais du simple ornement. Ces moments ont une véritable fonction structurelle : ils organisent le récit, scandent les états intérieurs, donnent forme à ce qui ne peut se dire autrement. Les chants, souvent collectifs, prolongent les états de transe et inscrivent la foi dans une expérience sensible et partagée. De la même manière, les séquences chorégraphiées ne relèvent pas d’un esthétisme gratuit : elles matérialisent une pensée du mouvement, une manière pour les corps de s’accorder, de résister ou de se soumettre. Chez les Shakers, danser devient un acte spirituel autant que politique. Le geste, répété, codifié, tend vers une forme de dépouillement, mais laisse aussi affleurer une tension constante entre discipline et abandon. En ce sens, musique et mouvement prolongent pleinement le projet du film : ils ne viennent pas illustrer le corps, ils en sont l’expression la plus directe, là où le langage échoue.
Le mouvement des Shakers, que le film évoque en filigrane, pousse cette logique à son extrême. Fondée sur des principes d’égalité, de vie communautaire et de chasteté, cette communauté religieuse propose une alternative radicale aux normes sociales de son époque. Mais cette utopie n’est pas exempte de tensions. Le rejet du désir, la discipline collective, la rigueur des règles imposées aux corps posent une question essentielle : jusqu’où une émancipation peut-elle aller sans se transformer en nouvelle forme de contrainte ?
Le film ne tranche jamais complètement. Et c’est précisément ce qui en fait la richesse. Mona Fastvold ne cherche pas à juger Ann Lee, ni à faire d’elle une héroïne ou une figure inquiétante. Elle la filme dans toute son opacité, dans ce mélange de force et de fragilité, de conviction et de doute. Cette approche évite l’écueil du biopic traditionnel pour proposer quelque chose de plus instable, de plus troublant : un portrait en creux, où ce qui importe n’est pas tant ce que l’on comprend que ce que l’on ressent.
C’est là que le film touche à une autre question, plus profondément cinématographique : comment représenter l’invisible ? Comment filmer une expérience intérieure, une relation au divin qui, par définition, échappe à toute forme de preuve ? La réponse de Fastvold passe par une esthétique de la retenue. Plutôt que de montrer frontalement, elle suggère. Plutôt que d’expliquer, elle laisse affleurer.

La lumière, les textures, les rythmes jouent un rôle central dans cette approche. Le film semble constamment chercher un équilibre fragile entre présence et absence, entre ce qui est donné à voir et ce qui se dérobe. Les silences ne sont pas vides : ils sont chargés, habités, presque palpables. Et c’est dans ces interstices que se loge l’expérience mystique ‒ non pas comme une révélation spectaculaire, mais comme une vibration.
Cette manière de filmer a quelque chose de profondément contemporain. Elle s’inscrit dans une tradition de cinéma qui refuse la sur-explication, qui fait confiance à la perception du spectateur, à sa capacité à combler les blancs, à interpréter les signes. Mais elle résonne aussi avec des préoccupations très actuelles : la question du corps, de son contrôle et de sa libération, la place des femmes dans les structures de pouvoir, la possibilité même de croire dans un monde désenchanté.
En ce sens, The Testament of Ann Lee dépasse largement son cadre historique. Il ne s’agit pas seulement de raconter l’histoire d’une communauté religieuse du XVIIIe siècle, mais de mettre en lumière des tensions qui traversent encore notre présent. Le corps comme lieu de domination et de résistance. La foi comme espace de liberté et de contrainte. Le collectif comme promesse et comme risque.
Ce qui frappe, au fond, c’est la manière dont le film parvient à tenir ensemble ces contradictions sans jamais chercher à les résoudre. Il ne propose pas de réponse, mais ouvre un espace de réflexion. Et c’est peut-être là sa plus grande force : dans cette capacité à faire du cinéma non un lieu de certitude, mais un lieu de questionnement.

Filmer Ann Lee, ce n’est pas seulement filmer une figure historique ou religieuse. C’est interroger ce que signifie croire, aujourd’hui encore. C’est se confronter à ce que la foi peut avoir de dérangeant, de subversif, de profondément incarné. Et c’est, surtout, accepter que certaines expériences ‒ les plus intimes, les plus radicales ‒ échappent toujours, en partie, à ce que l’image peut saisir.
Dans cet écart, dans cette tentative toujours inachevée de capter l’invisible, The Testament of Ann Lee trouve sa puissance singulière. Un film qui ne cherche pas à convaincre, mais à troubler ‒ et qui, ce faisant, rappelle que le cinéma peut encore être un lieu de friction, de doute et de vertige.