Retour sur le récit de Boogie Nights de Paul Thomas Anderson et sa plongée tragicomique dans l’industrie pornographique des années 1970-1980.

« Everyone is blessed with one special thing », déclare avec conviction Dirk Diggler, le personnage principal de Boogie Nights. Il ne parle pas de son talent pour le dessin ou pour le baseball. Non, Dirk parle de son pénis. Gamin de dix-sept ans peu brillant ‒ sauf au lit ‒, il lui arrive régulièrement de voir cette partie de son anatomie acclamée par ses partenaires, flattant un ego qui ne demande que ça. Convaincu qu’il est destiné à être une star, Dirk rêve de quitter sa vie minable d’adolescent faite de petits boulots et d’actes de prostitution peu lucratifs. Lorsque le monde de la pornographie lui ouvre les bras, au moment même où sa famille les ferme, le choix n’en est même pas un. Dirk met ses talents au service de la caméra, et devient acteur de films pour adulte, obtenant la gloire et la richesse qu’il désirait si ardemment. Mais son unique « don » se révèle être autant une bénédiction qu’une malédiction.

Prenant place entre 1977 et 1983, Boogie Nights fait le portrait d’un ensemble de personnages qui, happés par les attraits d’une industrie pornographique en plein essor, traversent grandeur et décadence. Comme Dirk, ils ont leurs raisons de se laisser tenter par cet univers. Il y a « Rollergirl », qui a quitté le lycée parce que sa sexualité faisait d’elle une cible facile aux railleries des autres élèves, Amber, divorcée et privée de la garde de son fils, Jack Horner, réalisateur qui rêve de faire un film pornographique aussi bon qu’un « vrai film », et bien d’autres. La plupart d’entre eux n’ont pas le soutien d’une famille traditionnelle, et leur petit cercle offre, aussi improbable cela soit-il, un substitut au cadre familial. Travailler dans le X devient ainsi une imparfaite réponse à leurs problèmes et à leurs désirs, un moyen « facile » de gagner de l’argent, et de trouver une forme de réconfort à leurs peines.

Si la pornographie est quelque chose pour laquelle ils sont doués, elle se révèle aussi être la seule chose pour laquelle ils ont du talent. Il est clair que la plupart d’entre eux n’ont pas les compétences intellectuelles pour aller à l’université, ou obtenir un travail qui leur permettrait de s’enrichir à court terme. Leurs tentatives respectives de diversifier leurs activités en dehors du milieu pornographique se révèlent ainsi de puissants échecs. Alors qu’il n’en a absolument pas les capacités vocales, Dirk tente par exemple de percer dans la chanson, ce qui donne lieu à quelques scènes particulièrement humoristiques.

Si voir ce jeune homme inconscient de ses limites s’essayer au chant est certainement drôle, il y a aussi quelque chose d’abondamment triste dans sa situation. Il est, comme le reste de ses collègues, incapable de dépasser le déterminisme de sa condition humaine. Dirk se rêve en star de la chanson et de films de kung-fu, d’autres aspirent à être mère de famille, propriétaire d’un commerce, réalisateur acclamé, ou encore époux respectable, mais tous doivent se « contenter » d’être des stars de films pornographiques (ou de graviter dans cet univers). Se retrouver dans cette ligne de travail, avec ses hauts et ses bas, n’est pas la pire situation qui soit, mais leur carrière dans le X ressemble surtout à une fatalité à laquelle il leur est difficile d’échapper.

Face à ces êtres fragiles et cocasses, Paul Thomas Anderson, réalisateur et scénariste du film, opte pour la tragicomédie. Il n’hésite pas à tourner en dérision leur ego surdimensionné et leur intelligence (face caméra, Dirk se compare notamment à Napoléon, lorsque ce dernier était « roi de l’Empire romain »), mais il se montre tout aussi capable de susciter de l’empathie et de la tendresse pour leurs dysfonctionnements. Les deux états se superposent souvent, comme avec Scotty, preneur de son un peu pataud dont l’amour et le désir pour Dirk sont destinés à ne jamais être payés de retour. Sa vie faite de tentatives maladroites de séduction est triste, grandiose et ridicule, et Anderson nous enjoint à en rire comme à en pleurer.

Cette approche mi-moqueuse mi-empathique ne définit cependant pas l’entièreté de Boogie Nights. Lorsqu’il met en scène une mère à qui l’on refuse la garde de son enfant, Anderson sait que l’humour n’a plus sa place dans son film. Il sait aussi qu’il n’y a pas lieu de rire lorsqu’un des personnages principaux commet un double meurtre, avant de se suicider. Ça paraît presque une évidence, mais dans un film qui joue autant en équilibre entre humour et drame, tragédie et gags potaches, ne pas tomber dans de tels travers est quelque chose qui se doit d’être salué.

L’accroche qu’Anderson avait initialement choisie pour son film décrit finalement assez bien cette approche, et la structure adoptée par le film : « It’s all fun and games until someone gets hurts. » Pour une bonne partie de sa durée, Boogie Nights est une célébration infusée de musique disco et de drogues, où se succèdent fêtes en bord de piscine, sexe facile et succès professionnels. Jusqu’à l’inévitable chute, bien sûr. Victimes en partie de leur hubris, mais aussi d’un système qui encourage leurs vices, les personnages tombent dans une spirale infernale d’addiction, de violences et d’abus qui les met au plus bas.

Ce n’est cependant pas le mot de la fin. Par quelques coups de chance, les malheurs de la plupart des personnages trouvent une résolution relativement heureuse. Un personnage obtient la boutique de ses rêves, un autre reprend ses études, des relations se réparent. Des séquences assez joyeuses se succèdent sur une chanson des Beach Boys, alors qu’ils retrouvent le confort « familial » du monde de la pornographie qu’ils avaient pour la plupart quitté. Mais le spectateur attentif ne se laissera cependant pas tromper : ces personnages sont destinés à refaire les mêmes erreurs. À la fois maudits et bénis par leur unique talent, enfermés et libérés par cette curieuse industrie, ils sont condamnés à désirer plus que ce que leur condition humaine ne peut leur apporter.

C’est drôle. C’est triste. C’est Boogie Nights.

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Boogie Nights

Réalisé par Paul Thomas Anderson

Avec Mark Wahlberg, Burt Reynolds, Heather Graham, Julianne Moore et John C. Reilly

1998

156 minutes