Par deux fois, François Truffaut a adapté Henri-Pierre Roché, ce dilettante amateur d’art qui écrivit toute sa vie mais ne devint romancier que sur le tard, à soixante-quatre ans, avec Jules et Jim et les Deux Anglaises et le continent : deux romans de l’impossible triangle amoureux.

Pendant huit semaines, des étudiants de la filière Elicit de l’ULB mettent à l’honneur l’œuvre de François Truffaut, un réalisateur qui a bouleversé les codes du cinéma. Des coups de cœur, des scènes cultes, des analyses… tout pour partager avec vous l’art d’un des chefs de file de la Nouvelle Vague. Un nouveau feuilleton signé Karoo !

Jules et Jim narre le « trouple » que forment au début des années 1920 les inséparables et indissociables Jules, Allemand, et Jim, Français, avec Catherine, femme de l’un et amante de l’autre. Adapté du roman homonyme d’Henri-Pierre Roché, le film anime cette autobiographie de l’auteur, qui retrace sa propre histoire avec son ami, l’écrivain allemand Franz Hessel, et son épouse Helen Grund.

De vaines tentatives ont été effectuées dans le but de restreindre la définition de l’Amour. Avec un grand A, l’amour s’étale sur la palette linguistique dans ce qu’elle a de plus diversifié : amitié, empathie, attirance, affinité, tendresse, désir, sexe… Platonique, familial ou corporel, il reste le sujet le plus exploré dans le domaine artistique, allant de pair avec sa recherche perpétuelle dans la vie.

Si le nombre de films qui traitent de l’Amour s’élève à l’infini, rares sont les films qui ont réussi à traiter l’Amour dans sa forme préliminaire : le triangle. À un niveau complètement humaniste, que deviennent les trois instances évoquées par la citation de saint-Augustin : l’amant, l’aimé et la source de l’amour ?

Comment se forme alors le triangle amoureux dans Jules et Jim et à quelles instances de la trinité s’associent les trois personnages du film ?

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La source de l’Amour

La vie de l’homme se résume à ses lèvres : elles tètent, murmurent, balbutient, chantent, aiment, embrassent, blessent et expirent un dernier souffle. Au début du film, Jules et Jim sont subjugués par les lèvres d’une statue. Arborant un sourire archaïque identique à celui de la statue, qui rendit éternel le silence de Jules et Jim, Catherine devient immédiatement leur déesse.

Les paroles de la chanson le Tourbillon de la vie, qui synthétise l’histoire du film, commencent par l’exposition de cette image divine, voire fataliste, que Catherine représente.

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Catherine incarne le mariage des opposés jungiens, le masculin et le féminin, le noir et le blanc, la force et la faiblesse, l’aristocratie et le populaire… Une moustache et un képi la déguisent en Thomas, une représentation androgyne d’un garçon qui triche pendant la course de vitesse sur la passerelle. Mais Catherine est aussi une vision de féminité et de fragilité. Séductrice dans sa robe blanche, elle devient ensuite la victime qui saute dans l’eau, pleurniche dans les bras de Jules et supplie Jim de revenir. Grâce à son identité interne qui joint les opposés, Catherine parvient à les unir aussi à l’extérieur de son être : Jules d’un côté et Jim de l’autre, représentant chacun un sommet du triangle équilatéral qui répond à un personnage de la trinité.

Catherine dépasse ainsi la complexité d’un personnage tridimensionnel pour devenir un symbole, une idée, une image plus qu’elle n’est un être. Elle devient la source de l’amour : elle le génère.

De l’amant à l’aimé

La base du triangle s’étend de celui qui aime à celui qui est aimé. Cette droite qui lie Jules à Jim existait déjà avant l’insertion de Catherine, troisième point qui va transformer la droite en triangle.

Le commencement s’effectue avec un sujet duquel émane l’amour, quelqu’un qui aime sans être nécessairement aimé en retour, un réservoir qui se vide pour remplir ceux qui ont besoin d’être remplis. Jules est présenté avec cette image de l’amant : celui qui donne son amour. De son initiative naît l’amitié entre les deux garçons. Il donne tout ce qu’il possède jusqu’à sacrifier celle qu’il aime.

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À l’autre bout de la rive, le troisième personnage du triangle reçoit, se remplit, se vide et reprend davantage. Il est celui qui a besoin d’être aimé sans nécessairement aimer en retour. Jim incarne cette instance : il est présenté comme l’homme qui a toutes les femmes, ne s’en satisfait pas et prend celles de Jules. « Pas celle-là », dit Jules à Jim en lui présentant Catherine. Jim se fiance à Gilberte : elle l’aime, il absorbe cet amour sans lui en offrir en retour. Voulant toujours plus, il désire être aimé par Catherine, il s’y met sans penser et arrache à Jules la seule femme qu’il aime.

Un triangle, une droite et un point

Ainsi se présente la base du triangle : Jules et Jim sont deux instances complémentaires qui ont besoin d’être reliées. Catherine vient fermer la forme équilatérale, en devenant ce point de liaison. Elle est la source de l’amour qui lie l’être aimé à celui qui aime. Le consentement de Catherine comme troisième élément n’est pas seulement dû à la ressemblance des trois personnages, puisque « Jim la considérait comme un Jules », mais plutôt à leur complémentarité.

De cette parfaite inéquation entre les trois composantes naît la composition triangulaire du film, autant dans la syntaxe que dans l’image. Le cadrage de Truffaut est ainsi toujours divisible en triangles dont les côtés deviennent les trois personnages.

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L’Amour est alors présent dans un triangle équilatéral qui symbolise la divinité, l’harmonie et la proportion. En dehors des moments d’harmonie, le triangle se brise et l’Amour n’est plus possible.

Tu m’as dit « Je t’aime », je t’ai dit « Attends ». J’allais dire « Prends-moi », tu m’as dit « Va-t’en ».

À la fois lyriques et simples, les quatre phrases du début du film évoquent l’impossibilité de l’Amour ramené à son état plat. Le refrain de la chanson reprend plus tard la même idée développée par la phrase matricielle.

On s’est connus, on s’est reconnus
On s’est perdus de vue, on s’est r’perdus d’vue
On s’est retrouvés, on s’est réchauffés
Puis on s’est séparés

Ces quelques mots cachent la possibilité de transformer l’impotence de l’amour dans sa dualité en un grand Amour dans une dimension équilatérale. Deux à deux, les personnages ne trouvent pas l’Amour puisqu’ils ne rassemblaient jamais les trois instances en deux êtres. Ainsi, les trois personnages n’ont pu trouver le bonheur que dans le cadre d’un ménage équilatéral.

L’impossibilité de vivre à trois et la non-existence de l’amour à deux vont pousser le film vers sa seule et logique finalité. La droite et le triangle se réduisent à un seul point avec la mort tragique de Catherine et de Jim : la source de l’Amour entraîne ainsi l’aimé dans la mort pour que ne reste en vie que l’instance amante, seule capable de l’Amour dans sa facture la plus gratuite

En savoir plus...

Les deux anglaises et le continent

Réalisé par François Truffaut
Avec Jean-Pierre Léaud, Kika Markham, Stacey Tendeter
France, 1971, 116 minutes

Jules et Jim

Réalisé par François Truffaut
Avec Jeanne Moreau, Oskar Werner, Henri Serre
France, 1962, 105 minutes