Le BIFFF a la réputation d’être un territoire hostile où rôde, à toute heure du jour et de la nuit, un bestiaire aussi varié que la carte d’un restaurant vietnamien.

Si je crains particulièrement le monstre 304, celui sans soja, je dois bien avouer que ce n’est pas ce qui a motivé mon horreur la plus profonde. La chose la plus effrayante de cette année n’est pas un énième cosplay d’une tête ensanglantée ou d’un vampire avec la dégaine du père Fouras. Non, cette année ce qui fait hurler d’effroi la plupart des festivaliers, et même les créatures de la nuit, ce sont les contrôles à l’entrée du festival.

C’est comme si la réalité venait frapper ton imaginaire. Alors qu’on pouvait s’attendre à un traitement de faveur pour les vedettes du BIFFF, la sécurité était pourtant la même pour tout le monde. Si le loup-garou passe sans trop de problèmes, c’est plus compliqué pour la créature de Frankenstein, qui malgré sa bonne volonté, ne peut décidément pas s’empêcher de faire sonner le détecteur de métaux. Même traitement pour les fantômes et autres ectoplasmes - ce n’est pas parce qu’on est translucide qu’on ne peut pas foutre le bordel. La bande à Casper ne se laisse pas faire et tente les négociations, la sécurité les avertit que Bill Murray peut débarquer d’un moment à l’autre s’ils continuent leur esclandre. Bref, c’est le chaos et au milieu de tout ça, les pauvres humains que nous sommes font la file en espérant arriver à temps pour la séance choisie.

Au BIFFF, on ne sait jamais vraiment à quoi s’attendre. Les pitchs du dépliant sont toujours élogieux et multiplient au possible les références flatteuses. La méfiance accompagne donc mes pas jusqu’à la première étape de ce périple.

They Look Like People de Perry Blackshear

Exit les monstres, vampires et autres saloperies qui sortent de l’ombre pour faire monter la tension, et bienvenue dans un thriller à teneur psychologique, avec des humains tout ce qu’il y a de plus banal. Enfin, presque…

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Des humains tout ce qu’il y a de plus banal. Enfin, presque…

Wyatt est convaincu qu’une guerre est sur le point d’éclater et qu’elle mettra à mal l’humanité tout entière. Il reçoit des appels téléphoniques intempestifs lui annonçant qu’il est une sorte d’élu capable de différencier les humains des créatures censées déclencher cette guerre. C’est avec cette idée en tête qu’il vient perturber le quotidien d’un de ses vieux amis, Christian.

Petit film indépendant américain, They Look Like People a pourtant tout d’un grand - mis à part le budget. Outre le côté artisanal de certaines scènes, le film de Blackshear est d’une efficacité plutôt remarquable. Les moments de tension et de suspens sont habilement mis en scène1 et l’on se demande constamment si le personnage de Wyatt va passer à l’acte. Ce n’est pourtant pas pour cet aspect formel que j’ai craqué pour They Look Like People, mais bien plutôt pour sa finesse d’écriture.

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They Look Like People fait partie de ces films qui dévoilent avec parcimonie toute leur richesse.

Certes, on perçoit çà et là quelques grosses ficelles scénaristiques, imputables aux balbutiements du réalisateur-scénariste2, mais la façon dont est abordée la thématique principale vaut indubitablement le coup d’œil. Je ne peux malheureusement pas énoncer ici quelle est cette problématique sous peine de laisser échapper un énorme spoiler qui vous gâchera certainement tout le plaisir de ce long métrage.

C’est tout le problème quand on veut parler d’un film avec un gros retournement de situation : on ne sait jamais vraiment quoi dire, si ce n’est qu’il y a un moment où dans l’histoire, on change de registre, de genre, de sexe, etc. Sachez simplement qu’il ne faut pas se fier à la première heure du film qui, si elle reste satisfaisante, ne prend véritablement son sens que dans les derniers instants de sa narration. Je n’ai personnellement pas été emballé, comme à l’annonce d’un CDI, pendant les trois quarts du film. Mais après avoir vu la fin, j’ai trouvé ça tout bonnement formidable. Patience donc, They Look Like People fait partie de ces films qui dévoilent avec parcimonie toute leur richesse.

Première séance plus que satisfaisante, donc ! Le festival propose une grande programmation sud-coréenne, cinéma qui a su imposer au cours de ces dernières années quelques solides réalisations3. J’en profite donc dans le cadre de ma seconde séance.

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Memories of the Sword de Heung-Sik Park

Encore une fois, pas de créatures horrifiques, mais des Coréens et des Coréennes, dopés comme jamais, qui font des sauts de quarante-cinq mètres de haut en toute décontraction.

Une révolte est menée contre le pouvoir en place par les trois plus fines lames du territoire. Cependant, l’une des ces trois lames, Deok-Ki, trahit les deux autres, ce qui entraîne la mort de Poong-Chun, le leader de ce groupe d’épéistes. Deok-Ki tente de convaincre Seol-Rang de le rejoindre, mais celle-ci refuse. Elle s’empare de l’épée de Poong-Chun et de sa fille, avant de fuir le traître. Une dizaine d’années plus tard, Seol-Rang révèle qu’elle n’est pas la mère de la fille et lui raconte la vérité sur la mort de son père tout en lui remettant l’épée de celui-ci. Entre temps, Deok-Ki est devenu l’homme le plus puissant du pays : la confrontation semble inévitable.

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Les scènes d’affrontement sont propices à d’élégantes chorégraphies martiales.

Le film dégage un charme indéniable. Il est toujours fabuleux de voir ces corps se déplacer avec grâce dans les airs, comme s’ils étaient aussi légers qu’une plume. Les scènes d’affrontement sont propices à d’élégantes chorégraphies martiales, et les décors dans lesquelles elles prennent place sont tout bonnement somptueux. À plus d’un titre, Heung-Sik Park tire très certainement son inspiration des films de King Hu, qui inspira également Ang Lee et son célèbre Tigre et Dragon. Si l’aspect visuel du film est très réussi4 et offre au regard un très beau spectacle, il n’est pas chose aisée d’en dire autant du scénario. Sous-intrigues inutiles, incohérences et une fâcheuse tendance à tomber dans un pathos écœurant, tous ces éléments finissent par gâcher peu à peu l’intérêt du film. Néanmoins, il n’est pas rare d’entendre une parole ou de voir un mouvement plus poétiques. On salue également quelques bonnes trouvailles de mise en scène, comme ce duel qui conclut le film : le réalisateur fait passer les combattants, en un va-et-vient continu, de l’ombre à la lumière. Dans l’obscurité, on ne perçoit plus les silhouettes, mais seulement les épées qui s’entrechoquent, ce qui illustre parfaitement le titre du film, une bataille qui confronte les mémoires et leurs meurtrissures.

Résultat mitigé pour cette deuxième séance. Cependant, pas de place au découragement et on enchaîne sur une satire sociale.

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Traders de Rachael Moriarty et Peter Murphy 

Enfin du monstre, de la créature bien puante comme il faut, qui te donne envie de vomir tellement elle te répugne. Une bête à l’appétit insatiable toujours prête à bondir sur la moindre opportunité. Il est ici question du vampire moderne : le trader !

Employés dans une firme de gestion d’actif, Harry et Vernom sont licenciés et se retrouvent alors sans ressources. Le premier retrouve un travail rapidement, mais celui-ci ne lui permet pas d’assurer le même train de vie qu’auparavant : il a besoin d’argent. Le second, quant à lui, invente un nouveau concept qui va faire fureur. Sur le deep web, il lance un site où des personnes sans emploi peuvent se rencontrer et décider de s’affronter dans un duel meurtrier. Les deux participants mettent en jeu tout ce qui leur reste dans un sac, le gagnant enterre le vaincu et empoche alors la mise de celui-ci. Harry, au départ réticent, finit par devenir un véritable habitué de ce nouveau mode de libre-échange.

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Si le film ne brille pas par la subtilité de son approche, il reste à plusieurs égards jouissif.

On le comprend assez vite, le film fonctionne comme une allégorie de la société néo-libérale qui engage les individus dans une compétition féroce. Il résume assez bien l’idée que le gain appelle le gain et « qu’il vaut mieux ne rien avoir que n’en avoir jamais assez », et joue la carte du cynisme avec le personnage de Vernom qui, passionné de statistiques, fait des liens entre le taux de chômage et le taux de suicide. C’est grâce à cette passion qu’il met sur pied son idée de trading meurtrier.

Si le film ne brille pas par la subtilité de son approche, il reste à plusieurs égards jouissif. Il n’est pas question ici d’un constat ou d’un parti pris très franc sur le thème, mais plutôt d’une mise en images de l’actuelle société qu’il décrit. Cependant, il aurait été appréciable que les auteurs poussent le concept jusqu’au bout : quitte à être trash, autant ne pas l’être à moitié et assumer l’argument du film. Cela ne sert à rien de montrer Harry rebrousser chemin lorsqu’il se rend compte qu’il va devoir affronter une femme, ou encore de maintenir hors champ la mise à mort de l’ado contre lequel il se bat. De plus, Harry ne semble pas éprouver énormément de difficultés face à ses nombreux adversaires. Il gagne trop facilement, ce qui fait que l’implication du spectateur est moindre face aux combats qu’il mène. Le film reste donc en demi-teintes, avec ses bonnes idées et ses quelques bons moments absurdes et teintés d’humour noir.

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Je note également que le BIFFF est le seul endroit en Belgique où il est de bon ton d’applaudir avec ostentation quand un individu se fait tuer de manière atroce. Le cinéma n’aura jamais été aussi cathartique.

En savoir plus...

They look like people Réalisé par Perry Blackshear États-Unis, 2016 Avec MacLeod Andrews, Evan Dumouchel, Margaret Ying Drake... 80 minutes Memories of the sword Réalisé par Heung-Sik Park Corée du Sud, 2015 Avec Byung-hun Lee, Do-yeon Jeon, Go-eun Kim... 120 minutes Traders Réalisé par Rachael Moriarty et Peter Murphy Irlande, 2016 Avec Killian Scott, John Bradley, Peter O'Meara... 90 minutes

  1. Wyatt apparaît souvent à l’écran avec la possibilité de franchir le pas entre sa naïveté et la guerre en préparation. Le film joue sur ces moments avec une bande son angoissante et des présences hors champ. 

  2. Également, pour ce film, producteur, producteur délégué, chef monteur, chef décorateur et directeur de la photographie. 

  3. Citons pour mémoire Memories of Murder et Mother de Bong Joon-Ho, New World de Park Hoon-Jung ou encore la Pègre de Kwon-Taek Im. 

  4. Quelques plans à couper le souffle, très belle lumière, une caméra fluide dans les affrontements.