Akhdar Yabes ou de l’art d’embrumer les esprits. Une atmosphère attristée et dénonciatrice nous plonge dans la société égyptienne actuelle, remplie de tabous.

Akhdar Yabes se propose de dévoiler ce qui ne l’est pas encore. À cette fin, il s’intéresse d’un côté à la vie de la femme en Égypte, de l’autre au temps qui passe inlassablement. En questionnant la société égyptienne, via le thème du mariage, il aborde sa tradition, encore bien présente. Il révèle une femme victime de la société et de son conservatisme. Le réalisateur Mohammed Hammad décide de clarifier le ressenti de cette femme victime en soulignant ce que cette culture considère comme inapproprié ou déplacé. Car, pour lui, la femme ne se définit fondamentalement pas au travers du prisme social.

En Égypte, deux sœurs vivent seules. Leurs parents sont décédés. Iman (Heba Ali), la plus grande, fait face à sa vie de femme, que la société pourrait qualifier de ratée. Noha (Asmaa Fawzi), la seconde, aimerait se marier le plus vite possible pour gagner son indépendance. Pour que la deuxième parvienne à son but, elle a besoin de l’aide de la première. En effet, cette dernière doit solliciter leurs oncles, tradition oblige. Le mariage aura lieu seulement si un homme accepte d’y être présent.

Ce film a été tourné avec des moyens financiers très limités. Mohammed Hammad et sa productrice Kholoud Saad, qui est par ailleurs son épouse, n’ont pu compter que sur eux-mêmes jusqu’à la fin. Associés au chef-opérateur Mohammed El Sharqawi, ils disposaient d’un matériel des années 1970.

Un tournage quasi clandestin.
Un tournage quasi clandestin.

De plus, le film n’a pu bénéficier d’aucune aide du gouvernement, car aucune autorisation de tournage n’a été demandée. Le tournage s’est fait, comme ils le décrivent, « en cachette ». Ils ne se sont pas déclarés à l’État car les formalités auraient pris beaucoup trop de temps et peut-être n’auraient-ils jamais obtenu les autorisations. Finalement, sans attendre ces dernières, le tournage a duré globalement un an et demi.

Beaucoup de scènes ont dû être retournées par souci de lumière. Le réalisateur voulait en effet enregistrer des images plus proches de la réalité. La lumière était ainsi totalement naturelle, et cette volonté de réalité se traduit également dans les décors choisis. Chaque lieu est réel et existe bel et bien. Aucune scène n’a été tournée en studio.

Pour le réalisateur, ces caméras ne sont pas de notre époque, elles appartiennent au passé. Il utilise cette caractéristique du tournage en la rattachant au fait que le personnage principal féminin que constitue Iman vit, elle aussi, dans le passé. Tout comme le matériel du film, c’est une personne qui n’est pas de notre époque. Il aime d’ailleurs justifier ce lien ; comme si, dans les faits, le matériel épousait le scénario.

Du reste, chaque plan a été obtenu à la suite d’un long travail pour que tout soit perçu comme extrêmement réel. Les scènes ont été lentement et longuement tournées pour permettre aux personnages de se glisser dans la routine de leur rôle. Le réalisateur a pris son temps, il voulait que les acteurs saisissent et intègrent les subtilités de leur jeu.

Un film qui montre plus qu'il ne dit.
Un film qui montre plus qu'il ne dit.

En fin de compte, il s’agit d’un film qui montre plus qu’il ne dit. Pour le dire autrement, on voit plus qu’on entend. Les personnages n’ont pas de conversations alambiquées. Chaque phrase est assez simple. Il y a très peu de parler. Une pesanteur s’installe dans chaque scène et montre le temps qui passe. L’atmosphère générale du film est grave et froide. Elle se dessine dans un décor lourd et dans un jeu d’acteurs dénué d’émotions apparentes. Ce qui est décrit est la routine d’une vie fade, presque mortellement ennuyante,  celle d’Iman.

D’une part, Heba Ali interprète une femme victime de la société égyptienne. Elle n’a pas de vie, elle a une existence. Quand elle est chez elle, elle nettoie, prie ou s’occupe de sa sœur. Encore que « s’occuper » soit un bien grand mot. Quand elle sort de chez elle, c’est pour aller travailler. Son quotidien est fait de trajets solitaires en train, d’une attente et d’un silence imperturbable, de demandes et non de conversations. Il n’y a rien de vraiment complexe. Il n’empêche que le réalisateur est parvenu à donner une profondeur à ce personnage. C’est quelqu’un de fermé, on ne la voit pas, elle ne parle pas, elle est juste là. Elle ne pleure pas, si ce n’est intérieurement peut-être. Elle est triste mais n’a pas eu le temps de voir cette tristesse l’atteindre et la gagner peu à peu. Iman a une vie ratée et ça se sent. Elle est ménopausée et est encore très jeune. Elle n’a pas pris le temps de profiter de sa vie de femme et n’en aura plus jamais l’occasion. Voilà ce qui se montre : un futur à présent inexistant et une inutilité totale quant à un des rôles que la société égyptienne donne aux femmes, la procréation. Elle n’a personne. Sa sœur n’est pas là pour elle. Elles ne partagent rien. Pour le dire rapidement, leur relation est de l’ordre de la nullité. Iman endosse tous les rôles : c’est certes une femme, mais c’est aussi une sœur qui essaie de se réapproprier le rôle de mère. Elle se contente d’être pour autrui.

Comme des tortues silencieuses
Comme des tortues silencieuses...

 
D’autre part, le titre anglais du film se trouve être Whitered Green. La traduction qui conviendrait serait « vert séché/dur ». A priori, on voit mal le lien de ce titre avec le film. Mais il se fait jour dès le premier plan, qui montre des cactus. L’image de ces plantes est assez curieuse dans le contexte. Et cette étrangeté se redouble lorsque, plus loin dans le film, apparaît une tortue. Si l’on compare ces deux éléments, on se rend compte qu’ils ont un point commun. Ils sont verts, d’où le rapport avec le titre. En fait, ces deux choses non-humaines sont la représentation symbolique du caractère d’Iman. Les cactus sont des végétaux qui n’ont besoin que de très peu d’eau et de lumière. La tortue a une carapace, elle n’a pas vraiment besoin de compagnie, elle se tient dans un coin et on n’y prête pas beaucoup attention. Tout comme le petit animal vert, Iman a une carapace et tout comme les cactus, elle n’a besoin de presque rien pour être là. Ces deux images relèvent du montré et révèlent Iman plus qu’elle ne se dévoile elle-même au public.

Pour conclure, ce film est comme une croûte qu’on gratte. Une fois celle-ci retirée, on se rend compte que ça fait encore plus mal, car c’est ouvert à présent et il va falloir s’en accommoder jusqu’à ce que ça cicatrise. Ce long métrage fait partie de la génération du cinéma égyptien qui a la volonté d’affronter ces croûtes, dont la femme victime en est une.

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Akhdar Yabes Réalisé par Mohammed Hammad Avec Heba Ali, Asmaa Fawzi, John Ekram Hanna, Tamer Abdel Hamid, Ahmed Alaidy Égypte / France, 2016 73 minutes