En compétition officielle au 32e Festival international du film francophone et Ours d’argent à Berlin, Ana, mon amour du réalisateur roumain Calin Peter Netzer questionne l’amour, la dépression et la dépendance.

Avec Ana, mon amour, durant deux heures, on suit, parfois non sans peine, le chemin tortueux d’Ana et Toma et l’effritement de leur couple. Construit telle une séance psychanalytique par association d’idées, le récit n’obéit pas à une narration classique. Ici, tout est éclaté, à l’image de l’histoire d’amour vécue par les deux protagonistes. Ana, mon amour nous raconte l’histoire d’un couple dans la Roumanie contemporaine. Celle d’Ana et Toma. Étudiants en lettre à Bucarest, ils tombent amoureux. Mais Ana souffre d’un mal qu’elle peine à comprendre. Entre angoisse et dépression, elle est contrainte de se gaver de médicaments. La maladie de la jeune femme est vécue comme un cancer qui ronge petit à petit les sentiments du couple. Pendant sept ans, ils vont s’aimer, se déchirer, s’éloigner, se rapprocher et finalement se séparer.

Calin Peter Netzer nous donne à voir le ressenti très subjectif de Toma. Incapable de comprendre ce qui leur est arrivé, il se rend chez le psychanalyste pour tenter de décortiquer ce qui l’a amené aux côtés d’Ana. Mais comment parvenir à accepter ce qui ne peut s’expliquer ? Il lui raconte sa version de leur vie, dissèque ses songes et déroule le fil de leur histoire, parfois sans connexion. Entre rêve et réalité, avec une certaine dose d’interprétation personnelle, où se situe vraiment la vérité ? Si tant est qu’il n'y en ait qu’une…

On pénètre dans le film tel un intrus. Caméra à l’épaule, instable et plan rapproché sur les jeunes gens, on surprend une conversation entre Ana et Toma, comme si nous étions introduits presque par erreur dans leur intimité. Une place imposée qui nous renvoie au rôle ambigu de voyeur. La conversation porte sur Nietzsche tandis qu’à côté, un couple invisible se livre à des ébats tonitruants. Et déjà deux visions de l’amour qui s’opposent, l’une intellectualisée, l’autre charnelle.

Si vous aimez les comédies romantiques, il vous faudra passer votre chemin. Ici, nul romantisme à l’horizon mais un réalisme cru, dénué de bons sentiments. Et qui questionne sans cesse la relation à l’autre et à soi. Incapables de s’aimer sainement, de se comprendre, Ana et Toma vivent une relation plus platonique que passionnelle dont les moments charnels s’apparentent plus à un remède à la maladie d’Ana qu’à un désir dévorant. Les scènes d’amour se font brutes, mécaniques. Ce manque de sensualité voulu par le réalisateur empêche pourtant de se plonger à corps perdu dans leur histoire. Et la dépression d’Ana, si forte, ne permet pas de s’identifier aux personnages malgré un thème travaillé avec élégance et subtilité. Dès les premières minutes, on est confronté aux angoisses d’Ana, à son corps tremblant et à son incapacité à « dire les choses », à verbaliser son mal-être. On voit ce mal qui ronge les deux amants sans parvenir à se l’approprier. Nous laissant, malgré nous, en-dehors de l’histoire, sans empathie à l’égard des protagonistes.

Après Mère et fils qui abordait le thème de la relation maternelle et de l’amour inconditionnel, Calin Peter Netzer fait le choix avec ce nouveau long métrage de se concentrer sur un autre type de relation, celle du couple et de la dépendance. Car ce n’est pas que le délitement du couple qui est ici abordé mais aussi et surtout la manière dont les deux protagonistes s’accrochent l’un à l’autre. Quand l’autre se mue en besoin et non plus en désir, quand l’amour se transforme en dépendance et devient toxique. Le film questionne ainsi les rapports que l’on entretient face à l’être aimé et la responsabilité qu’on porte dans notre propre perte. Est-ce vraiment de l’amour lorsque le couple ne se construit que dans l’attente de la réparation qu’il pourrait apporter à notre histoire personnelle, rongée par nos démons intérieurs ?

À l’image du cinéma roumain actuel, en plein essor, Ana, mon amour nous entraîne dans un univers sombre, un peu déprimant mais souvent juste et par là-même crédible. On ne pourra qu’apprécier la manière toute personnelle du réalisateur roumain de construire son récit, qui multiplie flashbacks et flashforwards, en adéquation avec les pensées confuses et spontanées de Toma. Comme aide à la chronologie, la chevelure de Toma qui se délite peu à peu et qui pourrait être analysée comme la perte progressive de la force du surhomme nietzschéen débattue au début du film. Si ce récit décomposé a le mérite de se calquer sur les souvenirs de Toma, il faudra en contrepartie accepter de nombreuses omissions et faire l’effort de se concentrer sur les petits détails, tout juste évoqués sans être explicités. Calin Peter Netzer réussit malgré tout à livrer un récit sincère, parfois dérangeant et porté par des acteurs de talent, tout en retenue.

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Ana, mon amour

Réalisé par Calin Peter Netzer 

Avec Mircea Postelnicu, Diana Cavaliotti

Roumanie, 2017

125 minutes