Présenté au FIFF dans la catégorie Focus Cinéma belge flamand, Cargo vogue dans les eaux troubles des relations familiales. Ostende, l’eau, la pêche, un chalutier et des hommes. Voici les principaux éléments de ce drame aux saveurs de sel, mélange de larmes contenues et de mer.

Au large de la mer du Nord, le chalutier de la famille Broucke navigue en eaux profondes lorsque le paternel, Léon, capitaine du navire, passe par-dessus bord à quelques mètres de son fils Jean. Un suicide avorté qui le plonge dans le coma avant de finalement succomber, laissant ses trois fils dans le désarroi. L’aîné doit reprendre la barre et les dettes qui l’accompagnent pour maintenir l’entreprise de pêche à flots. À ses côtés, ses deux frères : William le benjamin au passé sulfureux et Francis le cadet torturé par son homosexualité cachée. Et au milieu, le fils de Jean, Vico, huit ans. Cargo, c’est l’histoire d’une famille confrontée à la perte du patriarche et à ses vieux démons, qui lentement part à la dérive. Entre amour, rancœur et non-dits.  

Avec ce premier long métrage, le jeune réalisateur flamand Gilles Coulier prouve son talent à décortiquer les liens qui unissent une fratrie plongée dans la détresse et qui doit affronter ses failles en même temps que le deuil. Si le scénario accuse certaines faiblesses, la sincérité qui en émane, les prises de vue et l’incroyable interprétation des acteurs font de Cargo un film émouvant qui ne manquera pas de faire écho à l’intériorité de chacun. Coulier parvient sans peine à faire pénétrer le spectateur dans un univers ultra-réaliste, brut, sans chichis, d’où se dégage une intense authenticité.

Dès la première scène, le spectateur est happé par les images. Le film démarre comme un thriller, les plans d’une mer agitée et des vagues qui se fracassent sur les côtes du bateau défilant à l’écran et annonçant la tragédie qui bientôt frappera la famille. Et doucement le récit ralentit, l’histoire coule lentement au rythme des questionnements et des aléas qui traversent les protagonistes.

Ostende se révèle le lieu idéal pour ce drame familial fort où l’on découvre l’univers très particulier et masculin des marins pêcheurs. On notera par ailleurs l’absence totale des femmes. Épouses, mères ou amies sont inexistantes dans le récit. On ne les évoque à aucun moment. Seul le point de vue masculin est développé. L’unique histoire d’amour abordée dans le film concerne Francis, le plus jeune des trois frères, homosexuel et amoureux du jeune Saïd, immigré syrien qui cherche à rejoindre Londres. Une homosexualité qu’il a cachée toute sa vie et qu’il n’est capable d’annoncer à son père que lorsque celui-ci est sur son lit de mort. Un amour qui le tiraille dans ce milieu très viril de la pêche maritime et qu’il peine à assumer face à ses frères. Francis incarne la coexistence du désir personnel et de la volonté de satisfaire la pression sociale. Les hommes de la mer sont forts, pudiques et taciturnes. Et Gilles Coulier réussit à transmettre la dualité qui les traverse, partagés entre fierté et sensibilité.

Dans Cargo, les moments de silence se font parfois presque interminables, la caméra scrutant le paysage, les expressions, les gestes. Il y a peu de dialogues mais les plans sont tournés de telle sorte qu’on ressent plus qu’on entend la détresse qui s’empare peu à peu de cette famille. Ces silences sont longs, évocateurs, tels des échos à nos questionnements intérieurs. Sans aucun doute, la force de Gilles Coulier réside dans sa faculté à montrer les sentiments et les affects sans pathos exacerbé ou discours larmoyants. Le spectateur est témoin de la vie. Simplement.

Le réalisateur flamand montre avec brio mais n’explique pas. Il nous dévoile une histoire complexe qui peut résonner en chacun mais où de nombreuses questions restent malheureusement sans réponse. On pourra dès lors lui reprocher un scénario un peu faiblard qui aborde divers sujets de société et d’actualité sans toutefois aller au bout de la réflexion. Où donc est la mère du petit Vico ? Pourquoi ces trois hommes ne parviennent-ils pas à s’entendre ? Comment Saïd, jeune immigré, a-t-il fait la connaissance de Francis ? Et surtout, la fin précipitée nous laisse dubitatif : on a l’impression que tout explose en dix minutes à peine sans qu’on puisse comprendre comment on en était arrivé là. Le spectateur débarque dans cette famille et la suit sans parvenir à dresser un portrait complet de chacun de ses protagonistes. Une qualité indéniable pour asseoir la crédibilité du récit puisque la vie est telle qu’on ne la comprend jamais dans sa globalité, mais qui laisse un léger goût amer lors du clap de fin. Le spectateur assiste à une tranche de vie mais n’en connaîtra pas l’issue. Malgré cela, Cargo parvient à toucher le spectateur au plus profond et à le renvoyer à sa propre intériorité. Et cela grâce à une performance extrêmement juste des comédiens : on saluera notamment le jeu du petit Vico, interprété par le jeune Chiel Vande Vyvere, troublant de sincérité.

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Cargo

Réalisé par Gilles Coulier

Avec Sam Louwyck, Wim Willaert, Sebastien Dewaele, Gilles De Schrijver

Belgique, 2017

91 minutes