En 2016, un nouveau Star Wars et un nouveau Mad Max sont sortis dans les salles et pourtant, depuis quelques mois, lorsqu’on parle de pop et de geek culture, il n’y a qu’un seul mot qui résonne : Ghostbusters !

 

Ghostbusters sera sans doute le film qui aura fait le plus parler de lui cette année, mais qui aura surtout déchaîné les passions. Pourquoi un aussi gros tollé autour du come back, tant attendu par les fans, de cette franchise légendaire et cultissime ?

Imaginez-vous en 1984 : vous entrez dans une salle et vous découvrez cet ovni total… Cette comédie de science-fiction mettait en scène trois nerds et (malheureusement) un « Black de service » qui, par un procédé scientifique explicable, parvenaient à capturer les fantômes. C’était littéralement du jamais vu ! Le film était frais et c’est ce qui explique son succès.

Ajoutez à cela la patte du jeune Ivan Reitman, étoile montante bourrée de talent ; Dan Aykroyd et Bill Murray, deux énormes stars de SNL (Satuday Night Live)1, Harold Ramis, qui cartonne à la télévision avec la troupe d’impro The Second City ; Ernie Hudson (qui remplacera Eddie Murphy, celui-ci ayant quitté le projet pour le Flic de Beverly Hills), qui réussit malgré tout une symbiose parfaite avec l’équipe, et des personnages secondaires attachants et charismatiques… et voici Ghostbusters qui entre dans la légende du cinéma par la grande porte !

S’ensuivra un deuxième opus cinq ans plus tard, un tantinet plus enfantin, mais tout aussi réussi, ainsi qu’une rumeur, celle de Ghostbusters 3.

La première team de Gohstbusters.
La première team de Ghostbusters.

Avec l’arrivée d’internet dans les foyers, la rumeur se renforce et on peut même trouver le scénario de ce troisième opus sur le web. Le scénario est bon, il tient la route. Arrive l’année 2009, Atari sort Ghostbusters, le jeu vidéo. Réunissant le casting original, ils créent un véritable tour de force. Seulement, les gens qui ont lu le scénario de Ghostbusters 3 sur le net sont forcés de l’admettre : les deux scénars sont vachement proches. Les fans viennent d’avoir leur fameux Ghostbusters 3, sous une forme à laquelle ils n’avaient pas pensé !

De 2009 à 2014, Dan Aykroyd et Bill Murray commencent un jeu très énervant de « Suis-moi, je te fuis ; fuis moi, je te suis ». À chaque apparition télé ou radio, Aykroyd confirme que ça avance, que tout est OK, que le scénario du troisième opus est écrit et qu’il est vraiment bon ; et de l’autre côté, Murray multiplie les requêtes improbables, les annulations, puis les renégociations… Il va même jusqu’à accepter un prix aux Scream Awards en tenue de chasseur de fantôme complète, pour arriver devant le micro et dire :

This means nothing. (« Ça ne veut rien dire », NDLR)

Et 2014 sonnera le glas de Ghostbusters, le 24 février 2014 exactement, avec le décès prématuré d’Harold Ramis, qui campait le rôle de Spengler et qui était aussi cocréateur et coscénariste de la franchise depuis le début.

Quelques mois plus tard, Sony, Aykroyd et Reitman font une annonce : Paul Feig réalisera un reboot du film avec un casting 100 % féminin composé de Kristen Wiig, Melissa McCarthy, Kate McKinnon et Leslie Jones. S’ensuivra une vague de haine sur le net, vague qui continue encore, d’une ampleur sans précédent.

Au préalable, Paul Feig prend le temps d’insulter ouvertement et personnellement les haters sur son compte Twitter. Le coup de hache final arrive, lorsque Feig et Sony sortent simultanément l’argument à la mode : le féminisme !

Eh bien, ce film, je l’ai regardé pour vous. Personnellement, je suis un grand fan de Ghostbusters. C’est ce film que je peux regarder dix-neuf fois par an sans jamais m’en lasser. Celui que je regarde quand je suis malade, quand je vais bien, quand je vais mal, quand il n’y a rien qui me tente sur Netflix, celui dont je possède six copies VHS, quatre copies DVD et deux copies Bluray, sans compter les copies numériques légales sur chaque disque dur, juste au cas où…

J’ai laissé donc à l’entrée tous mes a priori et mes craintes, j’ai remis ma casquette « bon public » et je suis entré dans la salle obscure, tout sourire.

La seconde team, plus féminime, mais loin d'être féministe.
La seconde team, plus féminime, mais loin d'être féministe.

Le début du film est absolument parfait et constitue un magnifique hommage à l’ouverture des deux premiers. Le logo du film ainsi que la musique originale de Ray Parker Jr. arrivent de la même façon que dans les deux premiers. Je sais que j’ai laissé ma casquette de fan à l’entrée, mais mes zygomatiques et mes lacrymales s’actionnent : nous sommes en 2016, j’ai un peu attendu ça toute ma vie, je n’ai même plus envie d’avoir d’a priori sur ce film, l’aventure commence !

Le problème, c’est que je suis vite rattrapé par la réalité des choses : je suis devant une comédie et pourtant je ne ris pas. Pire, je ne comprends pas tout le film et je comprends vite que je suis devant le remake d’un film des années 1980, un remake pour une génération qui n’est pas la mienne. Et c’est probablement le premier problème de ce film. Il a été vendu au mauvais public. Pire, le mauvais public s’en est emparé.

Au-delà de ça, l’histoire est assez vide. C’est la même histoire, à quelques détails près, que dans les premiers films, mais sans les conséquences graves qu’elle entraînait pour les personnages.

Le montage est hasardeux, pour ne pas dire conceptuel, il y a des jump cuts qui font prendre à l’histoire des raccourcis éclairs et qui perdent le spectateur à plusieurs reprises, donnant parfois même l’impression d’un film achevé à la va-vite.

Mais l’humour dans tout ça ? C’est une comédie, concentrons-nous sur la substance même de la comédie : l’humour ! Eh bien, c’est raté. Les vannes, lorsqu’elles ne sont pas attendues, durent beaucoup trop longtemps, ce qui les rend agaçantes et lourdes. Exit le comique de situation et le comique de caractères. Ici, Feig a pris le parti du comique de geste et du comique de mot, et c’est dommage car malheureusement, sur un pitch comme celui-là, c’est beaucoup moins efficace.

Il y a les caméos des anciens acteurs. Malheureusement, ça passe à côté aussi car, étant donné que ce film-ci ne se déroule pas dans le même univers que les précédents, ils n’ont aucune raison d’être.

Mais finalement, même si nous sommes presque contents lorsque le film se termine, il ne mérite pas toute cette haine et cet acharnement en ligne.

Le Ghostbusters de Paul Feig est une comédie classique des années 2010, héritière d’autres comédies et d’un humour qui n’est plus le même que dans les années 1980.

L'affiche du reboot.
Affiche alternative de Mike Mahle, pour le collectif The Poster Posse.

Ce n’est pas un film pour cette génération nostalgique des années « créatives », c’est une comédie de 2016 pour les 11-18 ans. Et en ça, elle réussit son coup, car elle permet à une nouvelle génération de s’intéresser différemment à la franchise des chasseurs de fantômes.

Ce qu’il faut en retenir, c’est que c’est un divertissement lambda qui sera déjà oublié une heure après la sortie de la salle et qui, malheureusement, sera vendu dans les mêmes coffrets que les deux premiers. Et, sur le point du féminisme, j’ajouterai que le film ne véhicule pas du tout un message féministe, que du contraire. Les héroïnes sont des nunuches qui perdent leurs moyens à la vue du premier bellâtre qui pénètre dans la même pièce, et le film les prend pour des idiotes à peine capables de s’assumer. Tous les hommes du film sont de sombres machistes qui ne respectent rien et pensent que les femmes ne valent rien. La défense des filles, c’est la castration. Jusque dans le combat final où elles finissent par lui tirer dans les parties pour gagner.

Mais toute cette histoire attire malgré tout notre attention sur d’autres problématiques bien réelles : premièrement, Leslie Jones ouvre encore une fois le débat sur la place des Afro-Américains au cinéma. Outre les critiques racistes et sexistes, symptomatiques d’une génération malade virtuellement, le studio parvient en 2016 à nous resservir le même cliché du Black sans diplôme et de sa street attitude. Pourtant, ça avait déjà été pointé du doigt en 1984, lorsque Winston, le personnage d’Ernie Hudson, était le seul membre de l’équipe sans diplôme, et qui

...pour un chèque avec beaucoup de zéro peut croire ce que vous voulez.

(Injustice en partie réparée dans le dessin animé.)

Force est de constater qu’il est encore normal, à une époque où l’on prône l’égalité pour tous, de voir des clichés pareils utilisés sans vergogne. Le plus triste étant que sur les affiche promotionnelles, le personnage de Jones était présenté comme historienne de la ville de New York. En plein #BlackLivesMatter, c’est presque une blague de mauvais goût.

Deuxièmement, il ne faut pas avoir fait quinze ans de marketing pour constater avec tristesse, non seulement sur les réseaux sociaux mais aussi pendant le film, que la seule motivation derrière le rachat de la franchise par Sony et l’aboutissement de ce film est l’argent. Toutes ces marques qui ont dans leurs tiroirs ce contrat pour exploiter l’image de la franchise et qui dort là bien gentiment depuis 1991 alors que chaque année, celle-ci engrange des centaines de milliers de dollars.

Car oui, Ghostbusters de Paul Feig est une commande passée par de grosses corporations qui veulent vendre des produits dérivés. Dès lors, on peut se demander si Feig est vraiment responsable du désastre de son film, et surtout s’il n’aurait pas dû signer son film sous le doux pseudonyme d’Alan Smithee.

Troisièmement, le film met en exergue toute la polémique autour des reboots et des remakes opérés par Hollywood depuis quelques années.

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La question se pose : la machine cinématographique hollywoodienne n’est elle pas simplement arrivée en bout de course? Il est difficile de se résoudre à croire que les scénaristes et réalisateurs actuels n’aient à ce point plus aucune imagination, mais force est de constater que sur le réseau mainstream, c’est surtout la liberté de création qui pose un réel problème. Il suffit de se tourner vers le cinéma indépendant pour constater que le sac à idées est loin d’être épuisé. Mais cette vague de haine sur le net n’est elle pas simplement le cri d’une audience qui, dans un effort commun, crie : « Stop ! Nous en avons assez de rentrer dans votre moule ! » ?

Et tout cet acharnement n’est-il pas inutile finalement ? La génération 1980 a énormément de mal à lâcher ses madeleines de Proust. Pourquoi ne pas se réjouir de l’arrivée d’un nouveau film faisant partie d’une franchise qu’on apprécie ? Est-ce que ce film-ci a détruit les anciens ? Ils sont toujours là, les sensations qu’ils m’ont procurées n’ont pas disparu, je peux même les ignorer si j’en ai envie et ça ne changera rien à ma façon de les regarder.

Nous faisons certes partie d’une génération de passionnés surexposés à la société de consommation, mais le problème vient peut-être en partie de nous, de notre affectif, de ce monde malade qui nous rend nostalgique de cette époque insouciante et inventive, dans laquelle chaque dessin animé créé pour nous vendre une gamme de jouets rivalisait de créativité avec les autres. Il vient peut-être aussi de cette génération post Club Do pleine d’amertume, qui n’a pu que récolter les miettes que nous lui avons laissées, sans jamais lui donner l’occasion d’avoir un univers auquel s’identifier ?

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Rafaël est aussi connu sous le pseudonyme de Angry Geek Says. Il déchaîne sur sa chaîne YouTube sa colère envers certaines productions cinématographiques. Voici sa critique incisive de Ghostbusters en vidéo.

En savoir plus...

Ghostbusters Réalisé par Paul Feig Avec Melissa McCarthy, Kristen Wiig, Kate McKinnon États-Unis, 2016 116 minutes

  1. Une émission à sketches en direct, diffusée tous les samedis soirs depuis quarante ans et dont sont issus certains des plus grands comiques américains : Eddie Murphy, Chevy Chase, Will Ferrel, Amy Poehler, Jimmy Fallon, Chris Rock, Tina Fey et même le regretté John Belushi.