Dune, un nom immense de la littérature de science-fiction qui aurait pu devenir le trip surréaliste de l'avant-gardiste Alejandro Jodorowsky dès 1975, avant de finalement devenir, en 1984, un film imposant mais relativement moyen, réalisé par David Lynch.

Au tableau des capotages cinématographiques légendaires, entre le Superman Lives de Tim Burton et la célèbre foirade The Man Who killed Don Quixote signée Terry Gilliam, le Dune de Jodorowsky n’a pas à rougir. Loin de là.

Aujourd’hui, il ne reste du film que de maigres traces, une impression fantôme à laquelle il est agréable de rêvasser à travers les récits passionnés du réalisateur éconduit, rassemblés dans le documentaire Jodorowsky’s Dune. Alejandro Jodorowsky, dit « Jodo », est un artiste franco-chilien kaléidoscopique, rêveur, mystique et ésotérique, dont il est difficile de se rappeler. C’est le genre de nom qu’on aimerait pouvoir placer dans une conversation éclairée en toute légitimité. Pourtant, il nous échappe, et pour cause : la carrière de réalisateur du bonhomme est résolument avant-gardiste et expérimentale, avant d’exploser tardivement aux yeux d’un public averti. Elle a également connu un sérieux coup de frein avec la mort de son projet phare, son film « prophète », ira-t-il jusqu’à énoncer. Mais qu’a-t-on perdu exactement ? Nous conseillons vivement de s’égarer sur le net et de jauger le parcours du fanfaron illuminé, étonnant et attachant à plus d’un titre.

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Après la Montagne sacrée (1973) et son impact mérité, le producteur français Michel Seydoux propose à Alejandro Jodorowsky de produire son prochain film. Alors au sommet de ces multiples facettes artistiques et tandis que son cinéma fait paniquer autant qu’il fascine, Jodo se décide à réaliser « le plus grand film de tous les temps », en adaptant le chef-d’œuvre de Frank Herbert. Pionnier du surréalisme confirmé, Jodo souhaitait élaborer une expérience visuelle et graphique proche des effets hallucinogènes du psychotrope LSD, qu’il semble tenir en haute estime. Mais la galaxie est lointaine, très lointaine. Malgré un travail long de plusieurs années et un dévouement sans faille, la légende meurt sur le pas de porte des grands studios, frileux à l’idée de fournir des moyens de production colossaux à une personnalité comme Alejandro Jodorowsky. En y regardant à deux fois, la genèse surréaliste du projet pourrait cependant avoir offert au monde un héritage considérable. Tant comme déclaration d’amour à l’art, à l’imaginaire et aux extravagances créatrices que vis-à-vis du futur du cinéma de science-fiction.

Vous l’aurez compris, le Jodo n’est pas homme qui se résigne à emprunter une ligne établie. Il est de ces étincelles trop rares qui ont quelque part la capacité de faire progresser véritablement l’art, avec un savant mélange de folie, d’ouverture, d’intelligence et d’ambition déterminée. Son film sera une œuvre prophétique qui marquera son époque pour des générations. Visionnaire, dantesque et techniquement innovant, le Dune de Jodo multiplie les aspirations.

Dans sa croisade, il avait réuni autour de lui une tribu de « guerriers spirituels » qui auraient été maîtres d’œuvre de l’accouchement de son génie. Travaillant d'arrache-pied, il avait recruté à tour de bras les artistes Moebius, H. R. Giger et Chris Foss sur les aspects visuels, ainsi que le spécialiste des effets spéciaux Dan O'Bannon. La distribution imaginée aurait compris entre autres David Carradine (Leto Atréides), Amanda Lear (Princesse Irulan), Mick Jagger (Feyd-Rautha Harkonnen). Il ira jusqu’à travailler (au corps) Salvador Dali, lui promettant un bref rôle où il serait l’acteur le mieux payé à la minute du monde. Il fera également miroiter monts et merveilles à Orson Welles pour lui arracher quelques minutes d’écran. Jodorowsky junior, Brontis Jodorowsky, investi corps et âme, travaillera et s’entraînera à la limite de l’épuisement des années entières pour le rôle de Paul Atréides.

Loin de s’arrêter là, Jodo s’était offert les groupes influents Pink Floyd et Magma pour habiller sa fresque aux proportions galopantes. Intrépide et audacieux, Jodo aura mené sa barque contre vents et marées non sans une certaine adresse ainsi qu’une bonne dose de culot. Le film nous retrace ce parcours fantastique à grand renfort d’interviews, de planches visuelles et de pages de script jaunies, en suivant les envolées lyriques d’un esprit libre, naviguant pour toujours et à jamais dans l’espace infini de l’imaginaire.

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Souvent taxé de génie, (notamment par lui-même), Alejandro Jodorowsky tient le crachoir avec une ardeur contagieuse tout au long du documentaire. Il nous fait pénétrer dans les coulisses de l’échec de sa vision, jusqu’au sein de ses excentricités rêveuses. On en redemande volontiers. Un véritable rêve de cinéma, une ambition folle, un projet pharaonique, le tout généré par un visionnaire accompli qui a pu dénicher les grands talents de son époque. C’est ici que l’on peut mesurer la clairvoyance du fantasme de Jodo. Rappelons-nous que tout cela se passe avant Star Wars et l'âge d’or des space operas, que Dan O’Bannon et H. R. Gigger ont ensuite été les architectes d’une certaine franchise nommée Alien, que des noms comme Ridley Scott, David Lynch ou Georges Lucas n’auraient peut-être pas eu la carrière qu’on connaît aujourd’hui sans ce malencontreux blocage. Les guerriers avaient donné leur sang, tous les rituels étaient accomplis, ne manquait que l’argent, « cette merde ! », aura tôt fait de rappeler Jodo. Dans l’industrie hypocrite du cinéma, tout est relatif, tout peut basculer. Méfiance légitime des producteurs ou sabotage artistique, un simple refus ce jour-là aura entraîné la mort d’un projet capital, en bien ou en mal. Bien malin celui qui pourrait prédire l’impact de l’œuvre s’il en avait été autrement.

Mais foutaises de savoir si le film eût été une soupe indigeste ou un jalon prophétique. Avant tout documentaire cinéphile, Jodorowsky’s Dune est une piqûre de rappel en hommage posthume ; le monde du cinéma est celui de l’imaginaire et le Dune de Jodo y avait sa place. L’art se nourrit (et a besoin) de ces étincelles de folie parfois salvatrices. L’avortement d’œuvres influentes peut parfois esquisser les traits de films en devenir, qui ne demandent qu’à s’ancrer dans l’imaginaire collectif, à devenir des légendes. Enfin, il donne l’envie à toutes les générations de rêveurs de persister à vouloir s’élancer, à redessiner les contours de l’infini.

 

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Jodorowsky’s Dune Réalisé par Frank Pavich Avec Alejandro Jorodowsky, Amanda Lear, Christian Vander, Chris Foss États-Unis, 2013 90 minutes