Avec Métamorphoses, Christophe Honoré nous offre un film esthétiquement parfait issu d’une adaptation géniale du mythe d’Ovide, fidèle au texte et le mettant réellement sur un piédestal dans un univers où tout lui est opposé.

À l’issue de la projection de Métamorphoses, le réalisateur, qui est aussi un ancien rédacteur des Cahiers du cinéma, nous confiait : « C’est un film qui paraît simple mais qui ne l’est en fait pas du tout. » C’est ce qui explique peut-être le dédain massif et franchement impoli du public qui a déserté la salle en cours de projection. Nous n’étions plus que dix lors de la séance de questions-réponses qui a suivi.

Et en effet, le travail de réalisation est dantesque, si l’on nous autorise cette référence à un autre géant de la littérature mondiale. Ce qui est peut-être le plus impressionnant, si l’on s’y attarde une seconde, ce sont les mouvements de caméra, dont il est parfois difficile de déceler les moyens techniques utilisés pour les réaliser. Alors que l’histoire est transposée dans un univers péri-urbain aux accents méditerranéens, ce genre de lieu où l’on a coutume de filmer de la manière la plus réaliste possible, caméra à l’épaule, pour poser un regard « documentaire », presque étranger, Christophe Honoré, lui, reste fidèle à son synopsis et donc au long poème épique latin d’Ovide.

La mise en scène est presque naturellement portée vers le ciel, vers ces dieux, cette éternité revenue sur Terre comme dans une station balnéaire ibérique, histoire de prendre des vacances, peut-être un repos. L’objectif se balade ici dans les trois dimensions, avec toutes les trajectoires possibles et imaginables, afin de donner une ampleur divine à ces quidams banlieusards. Première réussite du réalisateur sur ce point illustrée à la perfection par le semi-remorque, mystique, humanisé, déifié. Vitre teintée, immatriculée en Corse, île de beauté, mont Olympe de l’Hexagone, nous basculons déjà, après quelques minutes à peine, dans un autre monde.

Les paysages, qui ne sont pas choisis au petit bonheur la chance, sont le théâtre de la naissance d’une beauté nouvelle, caractéristique de ce siècle, et le cinéaste a voulu y faire vivre des êtres éternels et un immuable conte. Ce sont des oasis où la nature reprend petit à petit la place qui lui est due. Des quartiers vides, plombés par la chaleur, où le soleil cache la tristesse des gens qui les habitent. C’est cet endroit mortifère que les dieux ont choisi pour poser leurs lourds bagages, alors que deux octogénaires ne peuvent leur offrir qu’un yaourt périmé et une oie qu’ils ne sont pas capables d’attraper avec leurs mains tremblantes. Cependant les divinités rendent ici toute sa splendeur, sa lumière au centre de l’Europe, qui est en quelque sorte le personnage principal de ce film.

Les hommes et les animaux (un travail incroyable a d’ailleurs été effectué avec ceux-ci, qui a sûrement demandé de très nombreuses heures) rendent Métamorphoses très sensuel, même parfois très sexuel. La nudité est très présente, c’est une des caractéristiques de la liberté de ce film. Honoré a su capter le geste à la perfection. Sans aller trop loin, il montre exactement ce qu’il faut pour être compris. Une petite brise qui soulève une jupe, un regard lubrique… Il manie à merveille l’art de la suggestion. Ne vous trompez pas, la chair est bien visible tout au long du film, mais elle est filmée avec pudeur pour que le regard du spectateur reste focalisé sur l’écran, sur le tableau.

Métamorphoses met donc en scène des dieux humanisés. Mais comment faire s’exprimer des personnages divins en évitant de tomber dans le ridicule ? Qui plus est avec des acteurs débutants pour la plupart et même parfois amateurs ? L’illusion est parfaite, l’interprétation également. C’est un autre coup de maître du réalisateur.

Dorian Chapelle est terrifiant et génial. Il interprète avec une maestria rare un rôle tout à fait délicat et nous offre un Bacchus effrayant, psychopathe, pervers. Une composition prodigieuse au service du film et une révélation pour ce tout jeune comédien belge, presque célèbre. D’une manière générale, les rôles masculins nous proposent une vision des dieux transcendante, crédible mais qui glace d’effroi.

Ceci étant dit, Métamorphoses est un OVNI qui n’est pas facile à appréhender, à saisir et à comprendre. C’est ce qui explique sans doute que ce samedi 4 octobre, la salle 2 de l’Eldorado s’est vidée progressivement de son public, pourtant probablement cinéphile, qui n’a pas pu accrocher ou plutôt prendre le large avec ce film.

Il n’est pas simple d’adapter les douze mille vers d’un chef-d’œuvre latin, ni de rendre accessible la mythologie grecque et romaine en un peu plus d’une heure et demie. Qu’on soit spécialiste de l’époque ou non, qu’on connaisse Ovide ou pas, il faut reconnaître que Métamorphoses exige une concentration et une attention hors du commun, mais n’est-ce pas le cas de toutes les œuvres totalement nouvelles, qui ne permettent pas aux spectateurs de se raccrocher à du connu ?

Cela étant dit, malgré cette esthétique somptueuse, malgré le spectacle que nous offre Métamorphoses, on est en droit de se demander si le film n’a pas été réalisé davantage pour le plaisir de Christophe Honoré que pour le nôtre.

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Métamorphoses

Réalisé par Christophe Honoré, d’après l’œuvre d’Ovide
Avec Amira Akili, Sébastien Hirel, Mélodie Richard, Damien Chapelle
France, 2014, 102 minutes