Le Festival Millénium est le rendez-vous incontournable des amateurs de cinéma documentaire à Bruxelles. La onzième édition a lieu du 22 au 29 mars 2019. Son thème ? La consommation sous toutes ses formes.

Pour son premier long-métrage, présenté au Festival Millénium, Guillaume Massart s’est rendu dans la seule prison ouverte de France, celle de Casabianda en Corse. Sans barreaux ni périmètre de sécurité classique, ce centre de détention de 1500 hectares accueille 130 détenus, dont la majorité est incarcérée pour des crimes sexuels intrafamiliaux.

Si, au préalable, l’idée initiale était d’observer le fonctionnement de ce singulier territoire d’enfermement, le réalisateur se rend compte petit à petit que son sujet se trouve autre part. D’ailleurs, peu de choses sont dites sur la prison elle-même, on ne sait donc pas vraiment comment elle s’organise, ni à quoi ressemble une journée type d’un détenu. En revanche, à défaut de connaître les activités des prisonniers, on découvre leurs histoires, ou plutôt le cheminement psychologique qu’ils entreprennent en détention. Ils s’emparent du film, en déterminent la forme, et en deviennent le centre.

Peu à peu, les détenus s’émancipent devant la caméra. Les thèmes se multiplient : la réinsertion, la paternité, le droit au changement, la culpabilité, ou encore le regard des gens dehors. Ils réfléchissent, font part de leurs questionnements, mettent des mots sur ce que l’enfermement représente pour eux. On fait leur connaissance, parfois de manière fugace, comme avec ce détenu à la guitare, qui nous chante une chanson puis se contente de dire que « sa responsabilité ne s’arrêtera pas en sortant de prison, au contraire ». A contrario, des visages reviennent souvent à l’écran, comme cet homme désabusé qui décrit la prison à ciel ouvert comme une carte postale où l’enfer se cacherait au verso, ou encore ce chanteur barbu suivi par une colonie de chats. Mais il y a surtout Michaël, figure la plus marquante et la plus récurrente du documentaire. D’abord caché dans l’ombre, le détenu se dévoile peu à peu, montrant finalement son visage, puis ses multiples facettes, celles d’un coupable qui fut d’abord victime. Tous les prisonniers cogitent, mais son discours est de loin le plus structuré. Au fil des séances, comme il les nomme, il expose une pensée complexe, se remettant sans cesse en question. Il parle de son passage à l’acte comme une tentative de suicide, un moment de lâcheté absolue où sa haine et son mépris de soi-même, « transmis comme un poison », se rejettent sur celles qu’il aime le plus, en l'occurrence ses filles. On comprend alors qu’il ne fait que rejouer des schémas familiaux traumatiques, transmis de générations en générations. Alors qu’on ne l’attend pas, il finira par révéler des détails de son passé dans un épilogue bouleversant où l’émotion atteint son paroxysme. Révélations qui, si elles ne pardonnent pas ses actes, peuvent permettre de mieux les comprendre.

La pudeur avec laquelle Guillaume Massart mène ses interviews est à l’opposé du voyeurisme. Le film ne cherche pas à choquer, ni à créer de l’émoi. Ce n’est jamais glauque, encore moins gratuit. Les crimes et les peines encourues restent pour la plupart du temps abstraites, même si quelques phrases peuvent nous mettre sur la piste. On est forcément curieux, mais on apprécie la finesse avec laquelle est libérée la parole. Au premier abord, on peut s’interroger sur le titre, La Liberté, étrangement paradoxal pour un documentaire sur une prison. Au fur et à mesure que le film avance, on comprend que ce n’est pas le titre d’une liberté physique, ni même psychologique. Bon nombre d’entre eux se sentent enfermés à vie, avec leurs remords et leurs traumatismes. Ce que le film dépeint, c’est plutôt la liberté de pouvoir parler, sans contraintes.

Si on devait lui trouver un bémol, ce serait sans doute sa forme. La caméra bouge beaucoup et la question de l’utilité de certains plans se pose. Le film aurait peut-être mérité d’être un petit peu raccourci et beaucoup lui reprocheront d’être brouillon. Néanmoins, si cela peut déstabiliser, on peut aussi le considérer comme un parti pris et préférer le qualifier de film brut. Il faut admettre que certains plans silencieux nous permettent de souffler un peu entre des témoignages intenses et la caméra à l’épaule rend les dialogues encore plus réels et intimes. De plus, au vu du contexte, rendre le film trop esthétique aurait sûrement été de mauvais goût. Avec sa mer à perte de vue, Casabianda peut ressembler à un paradis et il aurait été maladroit que l’on ait cette image de la prison, surtout quand on sait que ce cadre idyllique est factice. Un des prisonniers parle d’ailleurs de « persistance rétinienne », cette illusion de continuer à voir des barreaux sur chaque paysage. Pour chaque détenu, la tentation de franchir le périmètre est grande, mais ils savent qu’en cas de faux pas, le risque d’être renvoyé dans un centre fermé est bien réel. Souvent, le souvenir amer de quatre murs leur suffit à préférer l’illusion et le vice de la carte postale.

Finalement, La Liberté est un film aussi singulier que son sujet, qui bouscule les codes du documentaire classique et factuel pour laisser place à la parole, dans sa plus pure vérité. Même si le film n’est pas là pour donner l’absolution aux détenus, il permet d’écouter un discours différent et déroutant auquel on a rarement accès. Cependant, il ne faut pas croire qu’on ne voit pas le temps passer, comme c’est le cas parfois avec les œuvres que l’on aime, où l’on sort de la salle le cœur léger en se disant « c’est déjà fini ? » Sans qu’il soit pour autant ennuyeux, chaque minute de La Liberté est intense. On en sort épuisée, marquée, bousculée et avec l’impression d’avoir un peu changé. Mais n’est-ce pas là le pouvoir d’un grand film, de nous rendre différent, en seulement 2h26 de temps, comme s’il y avait un avant et un après le visionnage ?

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La Liberté

Réalisé par Guillaume Massart

France, 2017

146 minutes