Aux hasards heureux des parcours cinéphiles, il arrive de rencontrer des films qui nous parlent personnellement, et nous touchent tellement qu’ils en deviennent des pierres angulaires de notre vision du monde. Le Rayon vert d’Éric Rohmer est pour moi l’un de ces films.

Jusqu’à il y a peu, mes rapports avec l’œuvre d’Éric Rohmer manquaient d’affinités. Exception faite des Nuits de la pleine lune, j’éprouvais une certaine difficulté à m’attacher aux affres amoureuses de ses personnages bourgeois, et à me passionner pour leurs longues discussions philosophiques. Je ne parvenais pas vraiment à avoir de l’empathie à l’égard de Jean-Claude Brialy, et à sa quête pour toucher le genou de Claire dans le film du même nom, pas plus qu’aux tentatives de séduction mises en scène dans la Collectionneuse. Il m’était aussi difficile de ne pas ricaner face aux vêtements particulièrement ringards portés par ses personnages ; on est bête parfois. Certains aspects de ses productions cinématographiques me parlaient, bien sûr — comment ne pas reconnaître son regard fin, l’originalité de son approche  ? – mais mes sentiments à leur égard relevaient finalement plus de l’admiration que de l’affection. Quelle ne fut dès lors pas ma surprise de trouver dans un de ses films une de mes plus belles expériences cinématographiques de ces dernières années.

Marie Rivière, épitome du personnage rohmerien...

En surface, rien ne laissait présager l’enthousiasme qui allait me prendre à la vision du Rayon vert. Son héroïne m’avait justement été décrite par divers articles comme l’exact épitomé du personnage rohmérien : nombriliste, à fleur de peau, et plus irritante qu’attachante. La réalité n’est pas si simple.

Lorsqu’on la rencontre pour la première fois, Delphine a pour problème principal de n’avoir personne avec qui partir en vacances, effet collatéral de son célibat. Tempête dans un verre d’eau, me direz-vous, mais cette contrariété se révèle rapidement être une manifestation et un catalyseur de son mal-être : cette jeune femme d’une vingtaine années est terriblement seule, d’une manière qui lui est de plus en plus insupportable. Elle a des amis et des connaissances bienveillantes qui la soutiennent, mais personne dans son entourage ne semble vraiment la comprendre. On l’encourage à diminuer ses attentes amoureuses mais chaque nouvelle rencontre se solde par un échec. On la pousse à aller au-delà ses limites, mais cette introvertie invétérée ne veut, ou ne peut pas, les dépasser. Elle est un personnage qu’on pourrait définir par son incertitude. Hésitante, impulsive, émotive, elle parcourt le film, et diverses régions de la France, incertaine de sa place dans le monde, n’osant jamais assez pour obtenir... ce qu’elle n’est pas convaincue de vouloir. Les choses les plus sûres, c’est ce qu’elle ne veut pas : des relations pas sérieuses, des amitiés inauthentiques... Bref, sa personnalité fait d’elle quelqu’un, pour reprendre ses propres mots, « de pas très opérationnel dans la vie  ».

Je ne peux affirmer avec certitude que j’apprécierais particulièrement une personne telle que Delphine si je venais à la rencontrer, mais son portrait m’a touché au plus profond de mon être. Je me reconnais en elle, à un degré qui, des semaines après avoir vu le film, m’étonne encore. Ce n’est pas tant que j’aie des réactions et des attitudes similaires aux siennes, mais plus que son ressenti fait écho au mien : son sentiment de ne pas être comprise, son incapacité à exprimer clairement ses états intérieurs par la parole, ses incertitudes, sa difficulté à concilier ce qu’elle attend du monde, ce que le monde attend d’elle et ce que le monde est vraiment.

Vincent Gauthier et Marie Rivière, Vincent et Delphine...

Fréquemment, je me prenais à rire, à sourire, à grimacer sans m’en rendre compte. Mes émotions les plus simples étaient hors de mon contrôle, happé que j’étais par les tribulations sentimentales et existentielles de cette jeune femme. Si, pendant la vision du long métrage, quelqu’un avait observé mon visage, le spectacle de celui-ci aurait probablement été fort cocasse. J’en connais peu, des personnages auprès desquels mon ressenti est allé avec autant d’intensité, ni des films auxquels je me suis si facilement abandonné.

Si ce long métrage m’a tellement touché, c’est probablement grâce à l’indulgence qu’il déploie à l’égard de son héroïne. Elle a beau être prompte aux crises de larmes, multiplier les décisions irrationnelles, et de manière générale, s’autosaboter, le film se situe toujours par rapport à elle avec une claire empathie et une absence de jugement, somme toute, fort réconfortante. Le Rayon vert est une œuvre qui comprend les subtilités des sentiments humains, s’en émeut, et par extension, tend une main vers son spectateur.

Il serait tentant d’attribuer cette délicatesse à la finesse d’écriture de Rohmer, mais il n’est pas le seul auteur du film : les scènes du Rayon vert ont été en large partie improvisées, au point que l’interprète de Delphine, Marie Rivière, est créditée comme coscénariste de l’œuvre.

Parmi les multiples conversations impromptues qui parcourent le film, l’une résonne particulièrement : un groupe de passants, épiés par Delphine, discute du phénomène optique et atmosphérique relaté par Jules Verne dans son roman le Rayon vert. Lorsque, par temps clair au bord de l’océan, le tout dernier rayon du soleil est observé, celui-ci prend en de très rares occasions l’aspect d’un éclair vert. Pour le témoin du phénomène, il serait possible, d’après Verne, de « lire dans ses propres sentiments, et dans les sentiments des autres ».

Il n’y a pas plus belle manière de synthétiser à fois le parcours de Delphine, qui d’une tristesse intérieure tend finalement vers une ouverture plus épanouie, mais aussi le mien (et celui de beaucoup de spectateurs j’en suis sûr), moi qui suis ressorti de cet extraordinaire film avec le sentiment de me comprendre un peu mieux, et de mieux comprendre l’autre.

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Le Rayon vert

Réalisé par Éric Rohmer

Avec Marie Rivière, Béatrice Romand, Vincent Gauthier

France, 1986

94 minutes