Adaptation de la nouvelle éponyme de Thomas Mann, Mort à Venise de Luchino Visconti raconte l’histoire d’un compositeur, Gustave von Aschenbach, qui débarque à Venise en quête d’épanouissement et d’inspiration. Retour sur un classique devenu une référence.

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[…] nous ne pouvons suivre le chemin de la beauté sans qu’Eros se joigne à nous […] la passion est pour nous édification, et notre aspiration doit demeurer amour… tel est notre plaisir et notre honte1.

Gustave von Aschenbach est troublé par Tadzio, jeune adolescent de quatorze ans à la beauté divine, cette beauté qu’il a vainement cherché à exprimer dans ses créations. Avec son chef-d’œuvre, Visconti aborde des sujets philosophiques tels que la mort, l’amour, la nostalgie, la recherche du bonheur et surtout la beauté. Il dresse le portrait d’une ville malade, ravagée par un choléra qui ronge l’âme et le corps.

Mort à Venise remet en lumière un conflit perpétuel entre deux perceptions du monde, apollinienne et dionysiaque : la première cherchant l’ordre et le rationnel, la seconde vénérant l'intermittent, le sensuel et l’insaisissable. La composition plus que parfaite de Visconti, accompagnée de la Cinquième Symphonie de Mahler, contraste ainsi avec le penchant fougueux de Gustave, représenté extérieurement par l’homme roux au rire saillant. Tout le dilemme interne de Gustave vis-à-vis de son art et de son approche de Tadzio renvoie au conflit entre ces deux tendances.

Étudié et analysé un nombre incalculable de fois, Mort à Venise défie les lectures et les théories. Nous allons tout simplement, dans ce qui suit, nous attarder sur la scopophilie, ou pulsion scopique. Il s’agit d’une pulsion sexuelle basée sur le plaisir vicieux du regard. Un simple regard est capable de dévoiler l’exploration de la beauté, la suggestion de la sexualité et l’intensité de l’Amour.

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Visconti concentre tout le pouvoir de sa mise en scène dans quelques échanges de regards intenses entre les deux hommes, qui en disent plus que des dialogues bavards. Dans le mutisme contemplatif qui s’installe entre Gustave et Tadzio, la suggestion de l’Amour s’insinue. Recherche de l’idéal androgyne d’une beauté que l’artiste avait perdue ? Peut-être. Mais les arrêts successifs de Tadzio qui « retournait la tête pour s’assurer d’un coup d’œil par-dessus l’épaule, d’un regard de ses étranges yeux couleur crépusculaire, que son amoureux le suivait2 » dévoilent sa jouissance d’être observé.

L’innocence des actes insignifiants posés par Tadzio et son ami (main autour de l’épaule, bisou sur la joue, bagarre quasi érotique sur le sable), ainsi que l’analogie mentale qu’effectue Visconti entre Tadzio et l’acte sexuel à travers la transition de la musique qu’il joue au piano, viennent toutes les deux renforcer cette suggestion et rappeler que dans la beauté vit l’Amour.

Dans cette Babel touristique qu’est Venise, la capacité de Visconti à filmer une foule, en tant qu’agrégat d’unités dissemblables réunies par une vision cinématographique qui les égalise sans les juger, se trouve dépassée par une autre fonction. Les travellings viscontiens dépassent le portrait d’une société et deviennent errances à la recherche de l’idéal et de la seule vérité cinématographique : celle de la déité de la beauté.

Pour la première fois, Tadzio est révélé simultanément au spectateur et à Gustave à la fin d’un travelling scrutateur sur la famille polonaise qui épouse le regard du protagoniste. Un deuxième mouvement, qui débute sur Tadzio et parcourt la salle pour s’arrêter sur Gustave, crée le lien indirect entre les deux hommes tout en montrant ce qui les sépare. Le zoom devient un moyen d’isoler le jeune adolescent de ce qui l’entoure et de concrétiser l’état mental de Gustave, qui ne voit plus que Tadzio. L’arrivée tardive de la mère polonaise augmente le plaisir de l’observation interdite de Gustave.

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Le film se construit ainsi sur une suite de croisements de regards que le silence rend encore plus épicuriens. Dès le début, Tadzio est conscient du regard mystérieux du vieil homme qui engendre en lui le plaisir innocent du jeu visuel. Le croisement fugitif de la courbe des yeux des deux hommes par peur du contact direct, à cause des convenances morales, vient hyperboliser le sacrilège érotique de la suggestion.

Dans la veine d’une mythologie cosmogonique qui expliciterait la naissance de la beauté, Mort à Venise s’en remet aux seules puissances du visible. La scopophilie intradiégétique devient le plaisir vicieux du spectateur et l’attache pendant deux heures de fulgurance à un chef-d’œuvre de l’immortalité et de la jouvence cinématographiques.

En savoir plus...

Mort à Venise (Morte a Venezia) Réalisé par Luchino Visconti Italie, 1971 Avec Dirk Bogarde, Björn Andrésen 132 minutes

  1. Thomas Mann, Mort à Venise (1912), Paris, Le Livre de Poche, 1975. 

  2. Idem