Qu’elles soient anciennes ou plus récentes, il n’est jamais trop tard pour parler d’œuvres qui nous ont marqués. Le feuilleton On y revient... s’y consacre. Aujourd’hui, Adrien Corbeel nous raconte son expérience avec Holy Motors de Leos Carax, sorti en 2012.

— Qu’est-ce qui vous pousse à continuer Oscar ?
— Je continue comme j’ai commencé. Pour la beauté du geste.

En 2011, Leos Carax n’avait plus tourné de long métrage depuis douze ans. Suite à l’échec financier et critique de son Pola X en 1999, l’enfant terrible du cinéma français était en « hiatus artistique », essuyant à chaque nouveau projet les refus des producteurs, et accumulant en parallèle de multiples problèmes personnels. Une aussi longue traversée du désert a détruit plus d’un artiste, et on aurait pu décemment penser que l’heure de gloire du cinéaste était définitivement passée.

Mais la sortie en 2012 d’Holy Motors vient prouver le contraire. De ses épreuves, Carax a fait une force. Puisant dans sa vie, son passé et ses tourments, il livre une oeuvre vibrante de cinéma et une mise en abyme vertigineuse de son travail artistique.

Comme de juste, le film commence avec le cinéaste lui-même, émergeant du sommeil. Encore vêtu d’un pyjama, il s’aventure dans sa chambre, avant de trouver un passage vers une salle de cinéma remplie de spectateurs assoupis. On a tout juste le temps de voir dans cette scène onirique une métaphore à peine déguisée du « retour au cinéma » de Carax que le film a basculé vers un autre personnage : Monsieur Oscar (Denis Lavant). Il est le personnage principal d’Holy Motors, si tant est qu’on puisse vraiment parler de lui en ces termes.

Denis Lavant en tenue pour une motion capture.
Denis Lavant en tenue pour une motion capture.

S’il semble au début que M. Oscar est un banquier, il apparaît assez rapidement que sa profession consiste à devenir très littéralement d’autres personnes. À bord d’une longue limousine blanche qui l’emmène à différents « rendez-vous », il se maquille et se costume selon des instructions très précises, données par une mystérieuse compagnie. Dès qu’il a le pied dehors, M. Oscar ne se fait pas juste passer pour une autre personne : il devient, par une inexplicable raison, un autre être humain, avec sa vie propre, voire même une famille. Avec ce stratagème narratif, proche du fantastique, Carax laisse libre cours à son inspiration artistique et imagine de multiples vies possibles. Précédemment banquier, M. Oscar devient une vieille mendiante, puis un comédien de motion capture, un père de famille, un tueur à gages, et ainsi de suite. Autant d’existences qui offrent un large panorama de la condition humaine, avec ce que ça implique de souffrances, de joies et de peines.

C’est aussi une manière pour le film de s’immiscer dans de multiples genres. Lorsque le personnage devient un père en colère contre sa fille, on se rapproche du drame familial. À un autre moment, la rencontre avec un être aimé prend la forme d’une comédie musicale. On tombe aussi dans la comédie burlesque, lorsque M. Oscar devient « Merde », une figure de satyre grotesque qui terrifie les habitants de Paris par son comportement et son allure bestiaux. Le « sacré » d’Holy Motors côtoie le profane et Carax n’hésite pas à faire suivre les séquences les plus poignantes avec des extravagances potaches.

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Son entracte, un numéro musical vibrant et endiablé au cours duquel M. Oscar fait résonner le son d’accordéons dans une église.

Bien qu’il l’ait nié dans ses entretiens, le cinéaste nous parle de manière assez explicite de cinéma et de performance. Il joue malicieusement avec les notions de vérité et de mensonge inhérentes au cinéma, en multipliant les faux-semblants et les trompe-l’oeil : les personnages se dédoublent, la réalité se déforme et le protagoniste oscille constamment entre fiction et vérité, entre posture et sincérité. On ne sait pas si ses multiples masques sont un mensonge ou une expression sincère de sa personnalité. Faux ou pas, il y a quelque chose de déchirant dans le portrait de cet homme sans maison, qui passe ses journées à devenir d’autres personnes et ses nuits à vivre avec une famille qui n’est pas la sienne. Le portrait est encore plus poignant lorsqu’on sait que Carax a dédié son film à sa compagne décédée une année plus tôt. Son film est hanté par son absence, par le deuil et par les regrets.

La mort imprègne également la vision du cinéma proposée par le film : envahi par le tout numérique, le septième art est envisagé comme moribond, en perte de vitesse et menacé d’extinction ; une position presque paradoxale, tant Holy Motors s’impose comme une vigoureuse preuve de la puissance du cinématographe. Le film regorge de multiples fulgurances qui marqueront le spectateur par leur superbe étrangeté. Son entracte par exemple, un numéro musical vibrant et endiablé au cours duquel M. Oscar fait résonner le son d’accordéons dans une église, constitue un moment de cinéma remarquablement exaltant.

Derrière ses contradictions, ses gags et ses moments de grâce, Holy Motors est avant tout l’œuvre d’un auteur qui a souffert mais qui, comme son protagoniste, continuer à créer malgré tout.

https://www.youtube.com/watch?v=NWu9WjE

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Holy Motors Réalisé par Leos Carax Avec Denis Lavant, Eva Mendes, Édith Scob, Kylie Minogue France-Allemagne, 2012 115 minutes