Aliénor Debrocq dresse une vision kaléidoscopique de l’enfantement, d’un point de vue essentiellement féminin. Elle mélange avec subtilité son expérience intime aux questionnements à résonance sociétale, voire universelle. À voie basse est son second recueil de nouvelles, paru chez Quadrature, une maison d’édition belge entièrement consacré à ce genre littéraire.

Tu ne peux pas te contenter d’une seule chose. Faire un bébé. Il fallait que tu crées un projet littéraire qui accompagne cette aventure, qui transcende ton quotidien, qui dépasse ta simple destinée.

Cette adresse bourrée d’autodérision bienveillante de l’auteure à elle-même et tirée du dernier texte éponyme du recueil, « À voie basse », expose clairement le projet en question. Et on se réjouit, nous, qu’Aliénor Debrocq ne sache pas se contenter d’une seule chose, avec pour effet de se retrouver avec son livre entre les mains.

Le propos n’est pas dogmatique. Il ne s’engage pas dans la démonstration qu’une grossesse serait un acte d’épanouissement ultime ou, à l’inverse, positivement dispensable pour une femme. Ce que les textes creusent, c’est le doute autour de la maternité et l’ambivalence de l’acte de mettre au monde un nouvel être. Puisqu’il ne s’agit pas d’un essai mais bien d’une fiction, le doute est incarné dans une matière vivante. Les personnages des différentes histoires s’en sortent plus ou moins bien. Se frottant tour à tour au couple en crise après l’enfant, à la rupture avec les copines, à la souffrance du corps, mais aussi à la joie terrible de la naissance. L’auteure n’hésite pas non plus à nous (s’)offrir une belle histoire d’amour en écho à la « crise des immigrés ». « La seule fiction dont elle était encore capable », écrit-elle dans la nouvelle précédente, alors que le personnage cherche à « écrire un truc bien glauque entre deux tétées. Pour s’échapper ».

L'auteure, Aliénor Debrocq.

À propos de la grossesse, beaucoup de choses ont été dites ou écrites. Récemment, c’est une étude menée par la chercheuse israélienne Orna Donath sur le regret d’être mère qui a beaucoup fait parler d’elle1. Alors que les femmes pourraient se sentir davantage libres de leurs choix – si l’on s’en tient au contexte occidental –, il n’est pourtant pas socialement aisé de déroger aux normes, par exemple en ne faisant pas d’enfant. Et chaque époque créant ses propres normes, une future mère doit aujourd’hui se positionner face aux injonctions en matière de santé et de bien-être de l’enfant, sans perdre de vue la perspective du développement durable : il faudrait se préparer à l’accouchement, faire du yoga prénatal, allaiter, porter, cododoter, faire usage de langes lavables, nourrir bio, vacciner ou ne pas vacciner...

Dans À voie basse, Aliénor Debrocq n’hésite pas à confronter ses personnages à quelques-uns de ces enjeux contemporains de la mise au monde. On lit d’ailleurs que l’engagement chatouille l’auteure :

Ton écriture tâtonne vers une forme d’engagement de plus en plus palpable. Tu ne peux pas aller contre ça, contre ce mouvement à l’intérieur de toi. 

Elle dit aussi son inquiétude de créatrice : peut-on continuer à créer en ayant un enfant ? Faut-il choisir entre l’Art et la vie ? On aimerait que les femmes artistes ne soient pas les seules à porter le poids de ce questionnement. Mais on le sait plus aigu pour elles. Et beaucoup d’écrivaines – Virginia Woolf, Nancy Huston, Linda Lê… – ont usé de leur plume pour s’y pencher. Aliénor Debrocq s’appuie sur l’héritage de ces femmes – elle cite surtout Nancy Huston, notamment son Journal de la création – pour orienter ses propres réflexions.

Le moment le plus émouvant du livre, à mon sens, réside dans le dernier texte. Ce n’est pas une nouvelle mais un journal de grossesse. On ne sait pas si l’auteure a commencé à tenir un journal dès les premières semaines, mais ce qu’elle publie, ce sont ses écrits des derniers jours avant l’accouchement. Un accouchement qui se fait attendre, d’ailleurs. D’abord au soulagement de la future mère – un petit rab de temps pour soi, et puis elle n’est tellement pas prête ! –, à son inquiétude ensuite. Abandonnant la fiction, elle met à nu les interrogations qui traversent et soutiennent les nouvelles. On sent la fragilité, la fébrilité, le doute encore. Et surtout, on sent le passage : lorsque naît Irène, les mots se désagrègent. L’écriture devient quasiment télégraphique, s’efface devant la vie. Et c’est probablement la meilleure manière, à ce moment-là, de la dire. On partage avec l’auteure l’émotion indicible de la naissance, sans douter que les mots reviendront. On les attend.

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À voie basse

Écrit par Aliénor Debrocq
Quadrature 2017, 140 pages


  1. « Regretting Motherhood : A Sociopolitical Analysis », in : Signs. Journal of Women in Culture and Society, vol. 40, 2015.