Dans un roman graphique hilarant – et parfois émouvant –, Tiphaine Rivière raconte sans amertume le parcours du combattant de ceux qui un jour sont traversés par l’impulsion irrésistible d’abandonner tout espoir de tranquillité d’esprit pour entreprendre une thèse.

Les tribulations d’une thésarde. Déjà lasse d’enseigner au collège et de traîner au Louvre des élèves turbulents qui n’en ont rien à cirer, la toute jeune Jeanne Dargan hurle de joie lorsqu’un télégramme lui annonce qu’elle est acceptée en thèse par un prestigieux professeur de la Sorbonne. Pas financée ? Peu importe, elle travaillera ! Sa foi déplacerait les montagnes : elle quitte la Zep, c’est pas beau, ça ? Son sujet (qui changera plusieurs fois d’intitulé) : « Le motif labyrinthique dans la parabole des portes de la loi dans le Procès de Kafka ». Ça en jette ! Mais le chemin du paradis va insidieusement se muer en enfer… pour le plus grand bonheur du lecteur.

C’est qu’elle a le trait vif et l’humour ravageur, Tiphaine Rivière, tout cela associé à un don d’observation qui traque l’absurdité d’une quête, d’un monde hors du temps, un monde parallèle où déambulent d’étranges spécimens qui se croisent et se parlent sans vraiment se rencontrer, chacun enfermé dans sa bulle obsessionnelle. Pour un peu, on se croirait dans le château d’Atlant, jadis décrit par l’Arioste dans le Roland furieux, où des chevaliers sont condamnés à arpenter inlassablement les couloirs à la poursuite de l’objet de leurs désirs. Certes, la réalité montrée ici semble cumuler tous les travers inhérents à cet univers impitoyable, mais comment ne pas être féroce à l’égard d’un monde qui se caricature si souvent lui-même ?

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Tout y passe : d’abord Alexandre Karpov, le directeur de thèse charismatique et charmeur, presque toujours inaccessible, habile à esquiver les questions et passé maître dans l’art de pratiquer le silence radio (ah, les contorsions verbales auxquelles s’astreint la jeune doctorante dans ses mails par crainte de le froisser !) ; la secrétaire du département des thèses « depuis 1987 », masse molle et monolithique, comme greffée au bureau qu’elle occupe, véritable machine administrative à décourager les importuns; les autres thésards, compétiteurs aux attitudes arrogantes (« Je pense que je vais bien faire bouger le monde de la ponctuation à la Renaissance ! »), ne parlant que d’eux-mêmes ou peu coopératifs ; la famille, qui reste perplexe devant cette activité prolongée ressemblant à de la procrastination (« Mamie, pourquoi Jeanne elle fait tout le temps une thèse ? — Personne ne sait, ma chérie »), Loïc, le compagnon, éternel soutien et confident dont les nuits sont perturbées par les doutes et questionnements de la pauvre angoissée régulièrement déprimée.

On n’en finirait pas de souligner la pertinence des notations : la précarité des petits boulots mal ou non payés, les colloques soporifiques, les premiers cours dispensés le cœur battant dans des amphis bondés, véritables cages aux fauves, le parcours pour arriver au « rez-de-jardin », réservé aux chercheurs, de la dédaléenne Bibliothèque nationale de France, et puis la vie des autres, les copines qui se marient, ont des enfants, semblent épanouies, tandis que la pauvre Jeanne, de plus en plus défraîchie, s’enlise dans les marécages kafkaïens.
Merveilleuses séquences oniriques aussi, comme celle mettant opportunément en scène Schopenhauer.

Ce qui étonne chez Tiphaine Rivière, c’est la profonde compréhension de ce genre hybride qu’est le roman graphique : il y a ici un véritable jeu d’échos, de contrepoints, une complémentarité parfaite entre dialogues et dessin, la parole étant relayée par la mise en image du non-dit, de façon généralement désopilante. Rarement le point d’équilibre entre roman et bande dessinée a été atteint avec une telle justesse.

Tout ça, bien sûr, sent le vécu : après avoir abandonné une thèse sur Albert Cohen, Tiphaine Rivière a décidé de cesser de galérer pour transformer l’essai, à savoir partir des dessins conçus pour son blog (le Bureau 14 de la Sorbonne)((Tiphaine Rivière signale aux curieux d’autres sites ou blogs consacrés aux avatars des thésards, dont les titres sont souvent éloquents : « Ciel mon doctorat ! », « La thèse nuit gravement à la santé » ou encore « T’as vu ta tronche ? Tu ressembles à un zombie ! Ta gueule, je fais une thèse ! ».)), pour arriver à publier un véritable album et raconter cette réjouissante descente aux enfers.

Cependant, ne nous y trompons pas : il ne s’agit pas de tout balayer d’un revers de manche (les thèses scientifiques sont d’ailleurs épargnées et le goût profond pour la connaissance demeure intact), mais de mettre le doigt sur les dérives d’un système qui aboutissent trop souvent à un lamentable gâchis. Aucune rancune, beaucoup d’autodérision mais mine de rien, sous couvert d’humour, une salutaire matière à réflexion.

D’ailleurs, Tiphaine Rivière peut se réjouir, ses velléités de thèse lui auront paradoxalement servi à tracer sa voie. Et lorsqu’une fois de plus, on lui demandera ce qu’elle a fait au cours de ces années perdues, elle pourra toujours dire comme Zazie, à la dernière ligne du roman de Queneau : « J’ai vieilli. »

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Carnets de thèse

Écrit par Tiphaine Rivière
Roman
Seuil, 2015, 180 pages