On a lu récemment dans la presse française qu’aucun ouvrage écrit par une femme n’avait jamais figuré au programme du baccalauréat en terminale littéraire. Les femmes n’écriraient-elles donc pas ?

Une pétition lancée en réaction par une professeure de français rappelle que si, listant quelques exemples prestigieux : Marguerite Duras, Mme de Lafayette, Annie Ernaux, Marguerite Yourcenar, Nathalie Sarraute, Simone de Beauvoir, George Sand, Louise Labé… Chez nous, deux comédiennes, Elsa Poisot et Line Guellati (Écarlate la Compagnie), dressent aussi le constat d’un manque de visibilité des femmes qui écrivent, a fortiori lorsqu’elles sont issues du continent africain. Le projet Autrices entend contribuer à leur donner la place qu’elles méritent. Rencontre avec Elsa Poisot, l’une de ses initiatrices.

Autrices, avec Leila Marouane à La Bellone © Fabienne Cresens
Autrices, avec Leila Marouane à La Bellone © Fabienne Cresens

Qu’est-ce que le projet Autrices ?

C’est un projet de mise en valeur des autrices du continent africain (Afrique noire et Maghreb) et de sa diaspora au sens large (Antilles).

Partant du constat d’un grand manque de visibilité de ces créatrices, nous avons voulu mettre sur pied un projet complet. Cela n'aurait pas été possible sans la complicité et le soutien de Mylène Lauzon à La Bellone, d'Adrienne Nizet à Passa Porta, de Milady Renoir du Réseau-Kalame, de Mélanie Godin de l'Arbre de Diane et de Sylvie Sommen au Varia.

Autrices permet de faire entendre des voix différentes au travers de lectures-spectacles, et de rencontrer les autrices de ces textes au cours d'une discussion avec un-e expert-e (philosophe, sociologue, militant, etc) (en 2015-2016, le projet Autrices a déjà accueilli Fatou Diome, Ananda Devi, Bessora et Leila Marouane, ndlr). Chaque session inclut aussi une masterclasse en écriture autour de l’autrice et d’une autrice belge. Chaque masterclasse-atelier est dirigée par un duo singulier. Dans ces duos, c’est aussi une mise en valeur du paysage littéraire belge qui s’opère, à travers une grande variété de portraits associés et une série de collaborations originales. Tous ces événements sont enregistrés pour créer plus tard des capsules radiophoniques. Les masterclasses s’adressent à tous ceux qui sont en questionnement autour de l’écriture. Elles contribuent à démystifier la démarche, en se rendant compte que, même si chacun-e apporte ses propres réponses, les questions qui se posent à celles et ceux qui écrivent sont souvent les mêmes.

Comment vous est venue l’idée de lancer un tel projet ?

J’avais envie de travailler sur des livres que j’aime. Lors d’une discussion avec la comédienne Line Guellati, nous avons échangé sur les bouquins qui ont changé notre vie. Line a évoqué des livres en lien avec ses origines culturelles maghrébines, moi des livres qui faisaient écho à mes propres origines créoles. Nous n’avions jamais entendu parler de certains des ouvrages évoqués par l’autre. Nous nous sommes aussi rendu compte que les gens, en général, lisaient moins de femmes et moins encore de femmes issues du continent africain. Nous avons interrogé notre entourage sur leurs habitudes de lecture, et constaté que la tendance est de lire majoritairement des auteurs européens et masculins. Donc l’idée d’Autrices, c’est de donner à entendre d’autres voix. Chimamanda Ngozi Adichie, une autrice nigériane de renom, parle du danger qu’il existe à ne jamais entendre qu’une version unique de l’Histoire. Les autrices que nous mettons à l’honneur proposent des angles du vue et une langue très singuliers.

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Autrices, avec Fatou Diome à La Bellone © Fabienne Cresens

D’où vient ce mot « autrice » que l’on commence à lire et à entendre, mais qui n’a pas encore réellement intégré le langage courant ?

C’est grâce à la chercheuse et metteuse en scène Aurore Evain, qui a écrit une thèse de doctorat sur le sujet, que j’ai découvert ce terme. Il est dérivé de « auctrix », le féminin latin de « auctor ». Ce mot s’est épanoui dans l’usage et la littérature jusqu’au XVIIe siècle. À cette époque, le métier d’auteur est considéré comme trop « prestigieux » pour une femme. L’Académie française se charge alors de faire disparaître son féminin. Aujourd’hui, il réapparaît peu à peu dans les dictionnaires de français.

Vous souvenez-vous d’un moment particulièrement marquant au cours de l’une des précédentes sessions d’Autrices ?

La première fois, c’était un moment fort parce que nous testions la formule. L’enjeu de la lecture-spectacle, c’est de proposer une lecture vivante, mais ce n’est pas joué. La dramaturge Layla Nabulsi nous a beaucoup aidées à laisser l’espace d’imaginaire suffisant au spectateur pour qu’il s’approprie le texte. C’est aussi un exercice très particulier de lire le livre d’une personne devant cette personne ! C’est très fort, pour elle comme pour nous. Ananda Devi nous a confié qu’elle était très remuée, Bessora était touchée aussi. La première fois, avec Fatou Diome, je me souviens du moment où mon regard s’est posé sur elle. Elle avait un visage très sérieux, elle avait l’air tendu. Je me suis dit : « elle n’aime pas ! ». Et puis, à un moment, ouf : elle a ri.

Quel sera le programme de la prochaine session ?

La prochaine session sera la dernière. Elle aura lieu le 2 juin au théâtre Varia, dans le cadre du festival Variason. Nous recevrons Yanick Lahens, une grande figure de la littérature haïtienne (qui a reçu le prix Femina en 2014 pour son roman Bain de lune, ndlr). À chaque session d’Autrices, nous abordons un style différent. Ici, nous avons fait le choix de lire trois nouvelles extraites du recueil « La petite corruption » (éd Mémoire d'Encrier). Ce seront donc trois histoires complètes, et non des montages comme nous l’avons fait lors des précédentes sessions. Celle-ci marquera aussi le retour d’un créateur sonore dans le projet, Guillaume Istace, qui composera un univers sonore pour chaque histoire. Cette session sera un peu sentimentale pour moi parce c’est la dernière et parce que c’est une autrice créole.

Quel avenir espérez-vous pour le projet après cette dernière session ?

Nous sommes en discussions pour une éventuelle reprise, mais nous ne pouvons rien dire pour le moment. La formule telle que nous l’avons développée jusqu’à maintenant se terminera bien le 2 juin. Mais nous pourrions imaginer une nouvelle phase du projet sur les autrices d’Asie, d’Amérique du Sud…

 

Le blog du projet : https://autricesecarlatelacie.com/

La prochaine session Autrices : https://www.facebook.com/events/1722084214725194/

À noter la masterclasse d’AUTRICES qui réunira Yanick Lahens, Prix Femina 2014  & Pascale Fonteneau ce 4 juin à 9h30 à Passa Porta. Pour s’ y inscrire :   info(Remplacez ces parenthèses par le caractère @)reseau-kalame.be