Don Carpenter revient chez nous avec la traduction de Clair obscur : 160 pages brutes, gravées dans le béton de l’Amérique des années 1960. Terriblement efficace.

Le pitch pourrait ennuyer : l’Amérique provinciale des années 1950-1960, prise entre les paumés de Jack Kerouac qui s’évadent et celui de Salinger qui écrit sur sa propre vie.

Semple est un adolescent boutonneux, au visage difforme, peu à l’aise avec les conventions sociales. Il ne parvient pas à s’intégrer dans le microcosme des lycées américains des petites villes. Il n’a pas sa place parmi les étudiants en mocassins, roulant dans la grosse cylindrée des parents. Alors il se fait lyncher, puis virer de son école. Mais il ne désespère pas. Il tend l’autre joue, il rebondit, trouve un job et même finalement l’amour. Enfin, plus ou moins.

On connaissait déjà, de l’auteur, Sale temps pour les Braves et Un dernier verre au bar sans nom paru chez Cambourakis. Don Carpenter publie Clair obscur, son deuxième roman, en 1967, quelques années après le premier succès de Sale temps pour les braves. Difficile de parler d’une bonne recette, au vu des ingrédients. Rien, dans l’univers de Don Carpenter, ne fait  envie. Rien, sinon une profonde humanité, l’impression que Carpenter plonge du côté des abandonnés de la société, bien loin des clichés hollywoodiens de cette époque effervescente.

Don Carpenter connaît le cinéma, le monde des caméras et des paillettes. Il travaille, à l’époque de la rédaction de Clair obscur, comme scénariste. Il sera même producteur en 1972 de Payday, une sorte de drame social sur un joueur de country. Encore une fois, les mêmes éléments. L’Amérique, la vraie, la profonde, avec ses Levis, ses t-shirts blancs, ses clopes et ses drames. Dans ce deuxième roman, il décrit et sonde la banalité du quotidien poussé à l’extrême :

La carte était étalée sur la nappe en toile cirée de la cuisine, avec la page déchirée et froissée ; à côté, il y avait le beurrier en plastique rouge avec sa margarine tachetée de miettes et le couteau à beurre sale, [...]

Rien de sexy, mais une réalité brute et dure.

Ainsi sont les personnages de Clair obscur, à la fois des monstres de cruauté, des types qu’on ne voudrait pas rencontrer. Mais aussi des vrais personnages de romans. Sauf que tous défaillent. Tous ont leurs faiblesses, leurs moments où l’on ne les comprend plus. Et ils redeviennent des paumés, des humains. Et l’on se dit qu’on peut les croiser n’importe où, que ces gens-là existent :

Cet homme-là, qui n’était pas un homme important, intéressant, ou même excitant, mais juste un homme comme tant d’autres, qu’elle voyait dans les rues chaque jour et qu’on ne regarde même pas.

Derrière cet homme peut-on voir le roman lui-même. Un écrit sur rien, sur le banal et le moche. Sauf que Don Carpenter parvient à en faire un récit qui fonctionne. Pas de technique extraordinaire de narration, pas d’effets de style. La banalité de la narration pour la banalité de la vie. Une histoire qui marche, qui avance. À l’image de ses personnages qui vivent, malgré tout.

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Clair obscur

Don Carpenter

Traduit de l’anglais par Céline Leroy

Cambourakis, 2019

160 pages