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création culturelle

Six mois au fond d’un bureau de Laurent Laurent

Un livre un extrait (22)

Un livre, un extrait, un commentaire. Karoo vous propose un autre regard sur les livres ! Aujourd’hui, Six mois au fond d’un bureau de Laurent Laurent.

Dans le contexte marketing actuel, on se doit de privilégier avant tout le service clients. La compétitivité ou la mort. Mais cela ne va pas sans un know-how rigoureux et performant sinon c’est la gabegie, le dépôt de bilan…

[…]

D’un côté le libéralisme de Turgot, le « laissez-passer, laissez-faire », reprend du poil de la bête et, de l’autre, une productique au plus bas coût, impliquant une politique de flux tendu et un outil de gestion informatique capable de réguler tous les mouvements et de surveiller les indicateurs en temps réel s’impose. Ce qui a du bon…

[…]

… l’opposition des forces vives de l’équipe commerciale qui se doit de doper les ventes… et, de l’autre, les acteurs de la raison même de la société, l’âme, le système digestif, la production et la logistique, garants de la qualité sans laquelle le réseau commercial fait chou blanc…

[…]

Entre les deux, je ne sais pas du tout quoi choisir…

Laurent Laurent est un personnage de fiction qui, dans Six mois au fond d’un bureau, découvre le monde de l’emploi. Après avoir été embauché, il entre dans ses nouveaux bureaux et rencontre ses collègues, leur travail et leur quotidien. Ils l’acclimatent à une ambiance routinière et mesurée, à coups d’imprimeuses, d’agrafeuses, de claviers d’ordinateur et de cafés de dix heures.

L’intrigue centrale du livre expose ce travailleur à un univers qui le révolte. Derrière de longues journées répétitives, il s’étonne de devoir payer ses fournitures à son employeur, de ne choisir son dîner qu’entre une même dizaine de plats chaque midi ou encore de subir les réductions de frais exagérées de la direction, comme cette idée démentielle de remplacer les stylos à capuchon par des stylos sans capuchon.

L’extrait ci-dessus présente une réflexion intime de Laurent Laurent. Il se lamente de la politique économique de son employeur qui la justifie par le contexte d’une crise inventée, la productivité et la rentabilité comme objectifs permanents, au-delà des questions sociales, du bien-être des travailleurs ou de l’éthique des activités.

J’y verrais même une remise en question du débat incessant entre la droite et la gauche politiques. D’une part, la croissance la plus haute possible, la mécanisation de la production, d’autre part, la protestation et la volonté d’humaniser le travail. Cela dit, aucun des deux camps ne promet de futur radieux et prospère, respectueux de valeurs pérennes, comme l’écologie. Car quand la question politique est de savoir à qui profitera l’argent produit, aux directeurs ou aux travailleurs, le problème fondamental se présente peut-être dans le profit lui-même.

D’ailleurs, Laurent Laurent et ses collègues, devenus amis, s’insurgeront par la suite contre leur chef pour réclamer plus de droits et une compensation à la quantité de travail imposée. Cependant, ces revendications ne seront pas rencontrées et il sera licencié, définitivement écarté de ce décor qui ne lui aura pas plu. Il s’agit sûrement d’une conclusion plutôt pessimiste de l’avenir de la société et de sa gestion des ressources : rien ne fera reculer l’angoisse du repos et son apaisement dans la tâche…

Même rédacteur·ice :

Six mois au fond d’un bureau

Laurent Laurent

Points, 2003

125 pages

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