critique &
création culturelle

In Movement Festival 2024 aux Brigittines

On s'y meut et on s'émeut

En mars, les Brigittines programment le festival In Movement : trois spectacles, trois soirs, trois semaines. Le concept réunit des chorégraphes qui vivent, habitent ou viennent de Bruxelles, et donc des esthétiques très diverses. Retour sur les spectacles les plus touchants.

Le festival In Movement est un « évènement qui rassemble en une seule coulée des créations de chorégraphes bruxellois » nous explique le directeur artistique Patrick Bonté, et « des esthétiques très diverses, sans qu’il y ait une thématique qui les organise », un moyen de se faire une « idée globale et forcément aussi parcellaire sur la création » de la capitale. Après le critère géographique, « l’enjeu comme pivot du spectacle » a été au cœur de la programmation, avec la question perpétuelle : « quel est le risque que le spectacle prend pour [nous] faire chavirer ? » Enfin, l’idée est « qu’il y ait des générations différentes, des styles différents, des chorégraphes tout-à-fait établis, Thierry Smits par exemple, ou Erika Zueneli et d’autres, comme Solène Wachter, dont c’est le premier spectacle. »

Trois semaines, trois soirs par semaine, et trois spectacles par soir, voilà l’originalité de In Movement. Les Brigittines sont le lieu propice pour une telle fantaisie « très claire arithmétiquement ». Le théâtre se targue de mettre à disposition trois salles : la « chapelle », qui en fut une vraie et dont les 360 ans ont été célébrés l’année passée, le « mezzo », au deuxième étage, et le « studio », habituellement réservé aux répétitions. Quand on reste toute la soirée, on déambule ainsi dans tout l’édifice et on applaudit également l’organisation architecturale et logistique de l’expérience.

Face à cette programmation bien agencée, me voilà démuni. J’ai eu la chance d’assister à la quasi-exclusivité des spectacles programmés cette saison aux Brigittines, mais je n’ai aucune véritable connaissance technique qui touche à la danse, à la scénographie ou à la musique. D’autant plus qu’habituellement j’écris plutôt sur la littérature. Mon rapport à ces spectacles se borne à l’émotion qui en émane, sans distinction claire entre un « bon » et un « mauvais » spectacle.

Ceci dit, on assiste régulièrement à des spectacles qui attestent d’une maîtrise indéniable des arts de la scène, même pour le spectateur néophyte. Un travail qu’on ne comprend pas peut véritablement impressionner, au sens littéral des impressions. C’est le cas de For You / Not For You de Solène Wachter, à l’ouverture du festival. Le public est divisé en deux et se fait face dans la salle, pendant que la jeune danseuse performe au milieu. Ce « triangle d’attention » est surtout rendu possible grâce au jeu de lumière fascinant : un énorme néon éclaire une moitié du public, pendant que l’autre en est invisibilisée. On admire d’autant plus la coordination parfaite entre régie et chorégraphie quand on apprend que le spectacle est la première réalisation de Solène Wachter.

© Thomas Hennequin

Comme pour tout art, la danse ne déroge pas à la dualité forme/fond. Et le fond est souvent plus évocateur qu’on ne pourrait le croire. Du festival, on retiendra La Grande Nymphe de Lara Barsacq. En partant de L’Après-midi d’un faune, poème de Mallarmé adapté en opéra par Debussy, puis mis en scène par Nijinski, la figure de la nymphe est réétudiée, et radicalement écartée du regard masculin qui l’a bercée il y a un siècle. Les trois femmes sur scène multiplient les approches. Elles véhiculent un féminisme fermement revendiqué grâce à diverses expérimentations : danse à rollers, mini-orchestre, électro, liste de leurs fantasmes ou encore analyse de leur propre spectacle.

Aussi, quand on entre dans la salle, ce n’est pas toujours qu’en spectateur, mais souvent en individu. On entre avec ses goûts, ses afflictions, ses tourments et ses préoccupations. Les miennes ont surtout été exacerbées par Ma l’amor mio non muore / Epilogue de Wooshing Machine. Trois danseurs/comédiens italiens, une femme et deux hommes, jouent les Roberto Benigni : personnages dynamiques, qui crient, chantent, dansent et procurent des sensations fortes, passant du rire au pleur. Par exemple, alors qu’ils ont énergiquement enseveli la scène de fleurs, on comprend qu’elles sont les symboles de l’amour comme de la mort.

Les courtes scènes, émotivement puissantes, abordent des thématiques politiques, surtout à propos de l’extrême-droite, qui résonnent avec les actualités de Giorgia Meloni, ou l’histoire italienne avec Berlusconi et Mussolini, d’ailleurs cités explicitement. La troupe reproduit l’atmosphère italienne la plus authentique qu’elle soit, tout en la critiquant dans ses dérives. En somme, malgré les parfums diffusés dans la chapelle et les musiques entraînantes, on s’émeut du pessimisme déguisé par une ambiance dolce vita.

Quand on entre dans la salle, en revanche, le spectacle ne nous touche pas toujours. Et c’est légitime. On peut vite se laisser intimider par les carrières fascinantes des artistes, à coups de voyages à seize ans, de succès à dix-sept, de décès à neuf, de première production à même pas trente ans, ou de carrière de dizaines d’années. Mais il peut arriver que le résultat de ces parcours ne soit pas conforme à nos sensibilités.

©Alípio Padilha

Mais parfois, quand on entre dans la salle, le spectacle nous transcende. On ne sait pas pourquoi, mais on s’en fiche. Luis Marrafa performe Ghost pour sa première apparition aux Brigittines. Dès l’ouverture, l’écran géant diffuse, sur du Bach, des séquences capturées en forêt. Seul en scène, dans l’obscurité, le danseur est lui aussi capturé, comme s’il n’avait pas sa place dans le monde, que tout ce qui l’entourait était plus grand que lui. Alors qu’une partie du public laisse s’échapper quelques rires à la vue des mouvements spasmodiques, une autre partie du public comprend pourtant toute la mélanfolie dissimulée derrière leur absurdité.

En somme, un festival intriguant, évasif, touchant, bouleversant… qu’il sera difficile d’oublier avant le suivant en 2026. En attendant, les Brigittines préparent leur célèbre Festival International pour la fin août. Le thème sera « Zones de flottement et tourbillons », et la programmation sera proposée dès le mois de juin.

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In Movement Festival

aux Brigittines du 07 au 23 mars 2024

Infos : https://www.brigittines.be/fr/saison-2023-24/in-movement-festival

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