La bande dessinée Comme un frisson est parue il y a quelques semaines aux éditions Vide Cocagne. À l’occasion de sa sortie, nous avons rencontré son jeune auteur, Aniss El Hamouri, pour une discussion sur les joies de se faire éditer pour la première fois, la nécessité de raconter des récits tristes et la question de la violence dans la fiction.

Ce que tu racontes, c’est d’abord l’histoire d’une jeune femme — Renata — un peu paumée dans sa vie, qui a la particularité de percevoir le danger «  comme un frisson  ». D’où vient ton inspiration pour ce personnage, et cette histoire ?

Je suis hyper-fan de Spider-Man  ! Quand j’étais à Saint-Luc (l’école supérieure des arts de Liège), je m’étais dit  : ce serait trop bien l’histoire de quelqu’un qui a le même pouvoir que Spider-Man, de sentir le danger, mais à part ça... tout est normal, il ne se passe rien  ! Crash de David Cronenberg m’a aussi inspiré. Il y a ce gourou, ce type bizarre qui traîne dans la ville et tu ne sais pas ce qu’il fait... Le personnage de Corbeau en était pas mal inspiré. Quand j’écris une histoire, j’ai des scènes très précises et je les pense de manière très cinématographique. C’est-à-dire que ce sont des scènes qui passent dans ma tête et quand je les couche sur le papier, elles prennent une autre forme. Donc, j’essaie de retranscrire comment ça se passe dans ma tête, mais c’est forcément différent.

Tu as travaillé dans plusieurs fanzines, tu as fait de l’auto-édition, et tu as mené plein de projets personnels, mais Comme un frisson est ta première bande dessinée publiée par un éditeur «  officiel  »  : Vide Cocagne. Comment est-ce arrivé ?

La Fédération Wallonie-Bruxelles donne des bourses pour les jeunes auteurs. J’ai commencé à préparer un projet de livre pour ça, j’ai fait des pages d’essai, et six mois plus tard, j’ai reçu une réponse positive. C’est à ce moment-là que j’ai cherché un éditeur. C’était très long aussi, mais les éditions Vide Cocagne avaient publié des livres que j’aimais bien et du coup je leur ai envoyé le dossier. J’ai eu de la chance parce qu’ils ont vu un type sortir du trou noir du monde et ils m’ont laissé une chance de faire mon projet, qui était casse-gueule. C’est un projet vraiment personnel et ils m’ont dit : «  Banco, mais moins de gros mots ! » Ils y sont allés en aveugles, c’était risqué. Ils ont été courageux.

Est-ce que la couleur que tu utilises (le saumon) a une signification particulière ?   

Je voulais un truc bizarre. Je suis hyper-nul en couleur, et il paraît que je suis daltonien ! J’ai découvert ça il y a quatre ans, donc ce n’est pas du tout un truc qui me handicape. Mais je déteste la couleur, je n’arrive pas à penser en couleur de façon efficace, et j’aime beaucoup la bichromie en bande dessinée, parce que je trouve que c’est un outil de lecture. Ça ne m’intéresse pas que l’herbe soit verte, le ciel bleu et la peau beige. Parfois, j’ai un mental trop pragmatique, et je n’arrive pas totalement à me libérer de ça et du coup, la bichromie est un moyen formel de s’en détacher totalement, parce que quand tu n’as que deux couleurs, tu ne peux pas dire « la peau est beige ». Ça donne un équilibre de page, ça devient juste des touches qui doivent se répondre, et ça devient plus abstrait, et je trouve ça plus agréable. Le problème, c’étaient les teintes, parce que je ne savais pas quoi faire. Au début, j’avais un noir et un orange, je voulais un côté un peu néon, la ville de nuit, un truc agressif un peu bizarre. Et du coup, j’étais là-dessus. J’en parlais avec ma copine de l’époque, qui est très forte en couleur, et elle m’a aidé à en chercher une. C’est un peu par hasard que j’ai trouvé une teinte qui marchait, et depuis je m’y suis tenu.

Il y a un grand soin dans les dialogues.

Je bosse beaucoup sur la spontanéité mais c’est vraiment obsessionnel  : il faut que ce soit parlé, il faut que ce soit un peu vrai, et c’est difficile parce que quand tu te relis, tu as l’impression que ça sonne faux. Je passe beaucoup de temps à écrire les dialogues et à les placer dans les pages.

Comme la plupart de tes récits, Comme un frisson est une bande dessinée particulièrement anxiogène. Qu’est-ce qui te pousse à raconter des histoires aussi sombres ?

Alors, ce n’est pas comme si j’avais eu une vie horrible, mais tout est horrible dans mes BD. Mais ça fait pas mal de temps que j’aime les trucs déprimants. Ça a commencé quand j’étais ado, et que j’ai découvert Lars Von Trier. Il y avait dans ses films un truc libérateur, du tout va mal...

C’est une question d’honnêteté pour toi, d’aller vers ce qui est triste ?

Tout n’est pas déprimant dans la vie, mais on entend déjà beaucoup de choses qui nous font du bien, qui nous caressent dans le sens du poil. Et parfois, non, ça ne va pas  : la société ne marche pas, les situations sont complexes, et les sentiments humains sont souvent maltraités de plein de façons différentes. La tristesse, c’est quelque chose qu’il faut embrasser. Je trouve que la tristesse dit quelque chose de la condition humaine. En vérité, dans nos vies, on se sent souvent bloqués, et on n’en parle pas. Moi j’ai envie de parler du fait que je me sens parfois coincé dans ma vie, coincé dans mon corps. J’ai l’impression que l’histoire de l’humanité, c’est une histoire de fuite, mais qu’au final, c’est notre condition humaine, et on est ramené à ça. C’est de ça que j’essaie souvent de parler dans mes bandes dessinées et dans mes histoires  : on aimerait être plus, mais on n’est rien. C’est un processus déchirant de s’en rendre compte à chaque fois. Avec Lâchez les chiens, je n’avais pas une ligne directrice claire, mais quand je l’ai relu, je me suis dit que j’essayais toujours de fuir, de fuir la responsabilité, de fuir de mon corps, ou des gens qui me veulent du mal. Et Comme un frisson, c’est la même chose. C’est une tentative de fuir tout.

Corbeau et Béluga, les deux personnages avec lesquels Renata se lie d’amitié, sont des marginaux. Est-ce qu’ils sont inspirés de personnes que tu connais ?

Je n’ai pas rencontré de types comme Corbeau et Béluga. J’ai dû en croiser, mais ce n’est pas autobiographique. Enfin... il y a beaucoup d’éléments autobiographiques, comme dans beaucoup de BD. Je prends des trucs qui m’inspirent. Je pense sincèrement que pour parler aux gens sans se foutre de leur gueule, tu dois leur parler de quelque chose qui en toi est sincère. J’ai souvent besoin de me raccrocher à des choses très intimes, et après je les mets dans des contextes qui font que je les étire. Ou ce sont d’autres personnages que moi qui les disent. Il y a beaucoup de moi dans cette BD, mais il n’y a pas un personnage qui est moi. Je ne veux pas raconter mon histoire, je veux juste faire part de sentiments qui m’ont traversé, ou de réflexions qui ont pu me traverser, et parfois les pousser à leur paroxysme.

Tes personnages commettent parfois des actes assez horribles. Est-ce que tu les juges pour ce qu’ils font ?

Je les aime tous, je ne veux pas faire de jugement de valeur. Bien sûr, ce qu’ils font est nocif, c’est malsain et glauque mais je ne suis pas là pour dire que ces mecs sont mauvais ou bons. Il y a plein de choses qu’ils font ou qu’ils disent qui m’échappent un peu, où je les laisse un peu exister. Mais c’est difficile parce que je me rends compte parfois que c’est moi qui les maîtrise, parfois j’oublie, et ça.... c’est agréable. Mais non, je ne les juge pas  : ce sont des gens qui font plein d’erreurs, mais comme je ne vis pas vraiment avec eux, je ne peux pas leur en vouloir de ce qu’ils font. Je me souviens surtout de pourquoi je les aime, pourquoi ils font des choses. Renata aussi fait des trucs atroces et moi je l’aime vraiment très fort. Ça reste mon personnage préféré. Je me rappelle, à des moments où j’écrivais, que j’étais ému par mes personnages. Ça ne veut pas dire que ce que je suis en train de faire est bien, ce n’est même pas un critère de qualité. Ça veut dire que je suis bien dedans et que j’aime bien me sentir dedans.

Il y a beaucoup de violence dans leurs actions. On sent que c’est un exutoire pour eux, mais en même c’est clairement quelque chose d’assez atroce.

La seule violence vraiment subversive qu’on peut montrer, il faut qu’elle soit gratuite. Je trouve que si tu justifies la violence, c’est là qu’il y a un problème. Parce que si tu regardes un type dézinguer des mecs pour défendre la liberté, là tu banalises la violence. Ma référence là-dedans, c’était un peu les Affranchis, où Joe Pesci tire dans les pieds d’un gars pour zéro raison. Et là, on le reçoit comme de la vraie violence, on se dit : « Mais pourquoi il fait ça ? » Ça suscite quelque chose en nous, on est confronté à la réalité de la violence, qui est un truc qui dérape souvent sans raison. C’était important de montrer que la violence c’est fort, c’est un truc contre l’être humain et le corps, et donc ça a un impact. J’aime sentir le poids des choses, et c’était important pour moi de ne pas la banaliser. Et ça rejoint un peu ce que dit le personnage Corbeau : le faire, c’est l’acte le plus subversif et honnête qui soit. Un acte de violence pure sans aucune raison, ça, ça dérange, et déranger c’est ce que je veux faire.

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Comme un frisson

Un livre d’Aniss El Hamouri
Éditions Vide Cocagne, 2017, 168 pages