Le jury du prix des Bibliothèques de la Ville de Bruxelles a récemment couronné Congo Inc., un roman impétueux de l’écrivain belgo-congolais In Koli Jean Bofane. Un choix judicieux pour un livre qui avait déjà reçu le prix Métis et allait également se voir récompensé du prix des Cinq Continents (jury présidé par J.-M. G. Le Clézio) et du prix Transfuge. Une pluie d’honneurs, une reconnaissance bien méritée pour un talent singulier.

Isookanga, un jeune pygmée Ekonda, quitte le monde ancestral de sa forêt équatoriale et met le cap sur Kinshasa pour « mondialiser ». Début d’une aventure picaresque où l’humour le dispute à l’horreur pour nous décrire le Congo d’aujourd’hui… et de demain ?

Marre du vieil oncle Lomama, gardien de la tradition, marre de l’immobilisme : avec pour tout bagage un ordinateur volé, notre jeune arriviste quitte la brousse pour débarquer à Kinshasa, se fait héberger à la faveur d’une substitution d’identité mais se retrouve bien vite à la rue. Qu’importe, il est enfin dans le creuset de la mondialisation, au milieu d’une humanité grouillante, là où tout est possible, pour un jeune aux dents longues que l’auteur, narquoisement rigolard, qualifie volontiers d’« escroc ». La ville est une Babel qui se donne de faux airs new-yorkais et la plume d’In Koli Jean Bofane n’hésite pas à user de phrases en langue africaine (sous-titrées) pour rendre les dialogues encore plus savoureux. Le français lui-même se la joue couleur locale, ce qui permet à l’auteur de glisser quelques expressions du cru : ainsi on apprend que tractionner, c’est faire du business et qu’un tintin désigne pour les Congolais un individu sans consistance, un ectoplasme. Sweet revenge.

Mais ni lamentations ni cahier de doléances dans Congo Inc. : In Koli Jean Bofane dessine à grands traits un univers impitoyable où se croisent personnages hauts en couleur et forts en gueule dans cette nouvelle mégapole. Entre autres, les « shégués », ces enfants de rue laissés à leur sort, aux sobriquets modernes et à la débrouillardise confondante ; un Chinois égaré avec lequel Isookonga va s’associer ; un seigneur de guerre reconverti en « protecteur » de la forêt mais diantrement intéressé par ses richesses souterraines ; un officier de la MONUCC n’hésitant pas à profiter de la misère d’une mineure pour assouvir ses appétits sexuels ; des représentants de l’ordre à la gâchette facile ; une désopilante « Église de la Multiplication divine » menée par un révérend sans scrupules, ancien catcheur qui semble avoir une ligne directe avec Dieu (« on l’appelait aussi Révérend Monk parce que à l’époque où il fréquentait les rings affublé de la mitre et de la crosse cléricale, on l’avait vu bénir d’un signe de croix ses adversaires avant de les trucider ») ; une jeune anthropologue belge rongée par la culpabilité qui, au contact d’Isookanga, sent poindre en elle un dérèglement hormonal « spécifiquement au niveau de la chair moelleuse comprise entre ses hanches » et d’autres individus pittoresques, formant un tableau coloré qu’aurait pu brosser un James Ensor africain. Bref, une humanité qui lutte, pleure, rit pour ne plus pleurer et se frotte à la rude écorce de la guerre et de la barbarie humaine, tout cela présenté objectivement, sans manichéisme et avec – tour de force que résume cet oxymore – un chaleureux regard clinique.

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In Koli Jean Bofane

In Koli Jean Bofane n’est pas entré en littérature par hasard, ni par simple plaisir esthétique (et pourtant, quel travail sur le style !) : issu d’un passé tumultueux, échappant par deux fois à la mort, d’abord enfant lors de la décolonisation, puis adulte et père de famille lors des « troubles » (un euphémisme !) de Kinshasa au début des années 1990, il a été profondément marqué par le génocide rwandais et ses conséquences terribles en RDC. Environ six millions de morts, pillages, viols, tortures, dépeçages, vengeances et massacres tous azimuts, un maelström de violence montré sans exagération mais sans jamais édulcorer les scènes d’atrocités et prolongeant la réflexion esquissée lors du précédent roman, Mathématiques congolaises. Même si c’est sans complaisance, la barbarie est décrite dans toute son horreur. Les passages concernant la technique de la « soustraction posément accélérée » (lent découpage d’un homme vivant devant les autres habitants du village afin que ceux-ci, terrorisés, déguerpissent sans demander leur reste), le « supplice du collier » ou les diverses mutilations des femmes après leur viol sont décrits ad nauseam, il faut le savoir. Une guerre africaine qui a donné en fait pour notre auteur le véritable coup d’envoi de la mondialisation : une dérégulation totale du monde au nom des intérêts économiques de quelques-uns, un signe prémonitoire de ce qui est à l’œuvre à l’échelle planétaire. Cette appropriation sauvage des richesses est symbolisée dans le livre par un jeu vidéo auquel joue frénétiquement Isookonga : Raging Trade, jeu qui porte bien son nom, où tout est permis pour conquérir des territoires et faire main basse sur les minerais et autres richesses du monde : or, diamants, uranium, cobalt, coltan… Quand monde réel et monde virtuel se rejoignent et se tendent réciproquement un miroir à peine déformant.

Quant au vieil oncle dans la brousse, il constatera avec inquiétude que la pose d’un pylône des télécommunications aura suffi à perturber tout le cycle de la nature, comme en témoignera la mort d’un léopard, victime de phacochères déboussolés qui ne respectent plus les territoires. Il décidera de monter à Kin pour alerter le monde et récupérer son neveu mais sa quête n’offre guère d’espoir…

Congo Incorporated, car le Congo n’est pas un pays, c’est un laboratoire, une société anonyme, une cible économique, vitale pour les fauves de la mondialisation.

Je me souviens d’une vignette publiée naguère par le Canard enchaîné, sans garantir l’exactitude du souvenir quant au dialogue ou au dessin ; on y voyait des hommes d’affaires occidentaux remercier les rebelles d’alors après leur prise de pouvoir et dire : « Merci d’avoir libéré le sous-sol du Congo. » Tout est dit.

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Congo Inc. Le Testament de Bismarck

Écrit par In Koli Jean Bofane
Roman
Actes Sud, 2014, 294 pages