Après Oona et Salinger, Frédéric Beigbeder quitte cette année le romanesque pour revenir à un cycle qu’il avait entamé en 2001 avec Dernier Inventaire avant liquidation et poursuivi dix ans plus tard avec Premier Bilan après l’apocalypse : la littérature selon lui.

Dans la premier de ces ouvrages, on trouvait des commentaires sur les cinquante œuvres du XXe siècle au sommet d’un classement du Monde, dans le second la liste de [ses] cent livres préférés ; et maintenant, dans Conversations d’un enfant du siècle, les entretiens pour la plupart connexes à la liste susmentionnée et même, fidèle à la réputation qu’il s’est forgée à la force de ses apparitions médiatiques, une auto-interview. Ce sont donc une petite trentaine de rencontres non conventionnelles, longues ou très courtes, organisées pour divers magazines, qu’orchestre là Frédéric Beigbeder, souvent dans les plus grands restaurants parisiens (pas de raison en effet de ne pas profiter de l’occasion), en espérant ainsi « produire forcément de la littérature : de la création orale ».

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Les véritables moments de littérature, de bravoure sont bien plus les interviews créées de toutes pièces que les entretiens de facto véridiques. Le coup de maître de Beigbeder eût été de les avoir toutes inventées, alors là il mériterait le plus grand respect, mais prenons ici le pari que ce n’est pas le cas, malgré cet immense regret, cela pour des raisons en grande partie juridiques. Lesdits moments présumés intéressants sont au nombre de quatre et mettent en scène, en quelques pages, quelques-uns de ses auteurs préférés : Francis Scott Fitzgerald, Françoise Sagan, Charles Bukowski et Frédéric Beigbeder (non le moindre). Il n’abandonnera donc jamais cet élément essentiel au personnage qu’il a physiquement et psychiquement intégré à son patronyme, la prétention portée au firmament. Il voit évidemment bien plus clair sur son cas que ceux qui le haïssent avec rage et se pose les questions que l’on brûle de lui poser mais qui, dans le cas d’une méprise générale, deviendraient beaucoup trop gênantes, une potentialité qui bloque toute possibilité d’un éclaircissement.

Heureusement il s’en charge, dévoilant dans un presque moment d’émotion, attablé avec son ordinateur dans un palace hors de prix, le spectacle qu’il alimente depuis ses premières chroniques de la vie nocturne pour Elle ou Paris Match. « Arrogance feinte, faux égocentrique », il le dit. Si cela peut en agacer plus d’un et le faire passer aux yeux du monde pour un faquin du guignol’s band, un ersatz d’écrivain (c’est un risque), il faut lui rendre l’honneur de l’incarnation de ce personnage fantasque qui sans cesse remet en cause sa position pour continuellement mieux l’aggraver. S’échappe alors, au gré des confessions, une naïveté, contre laquelle il ne peut lutter, touchante et sincère. Une humilité paradoxale qui fait résonance à ce livre dans lequel il s’efface (pas totalement, ça reste Beigbeder) derrière les auteurs qu’il admire. Hommages d’abords par ses entretiens falsifiés puis incessamment lors des vraies interviews dans lesquelles il lèche, sans honte aucune, les bottes de tous ses interlocuteurs (obscénités à moitié excusées par le lien qui unit ce livre à Premier Bilan après l’apocalypse).

Le papier sur Françoise Sagan a un écho particulier car il fait suite à un entretien annulé pour raisons de santé quelques jours avant la disparition de l’auteur éternel de Bonjour tristesse (livre qui parut peu de temps après la mort de Colette : pas un hasard selon le chevelu qui nous occupe. Une filiation moins évidente entre Sagan et Beigbeder mais passons sur cette hypothétique insinuation en filigrane). Reste que la conversation avec un Bukowski mort constitue l’hommage le plus étonnant et insolite du livre. Sans doute car on imagine mal Hank se confier à Paris Match et discuter du festival de Deauville. Toujours est-il qu’on retrouve une tendresse dans l’imitation du style, par moment ratée, qui est une étape inévitable pour un amoureux des lettres ; s’il ne s’agit pas d’imiter rigoureusement un phrasé, l’inspiration est omniprésente. C’est cela la Littérature : faire intégrer la mémoire d’un auteur à travers sa propre œuvre, certes plus subtilement mais le geste est significatif. Kafka avec Dickens, Bukowski avec Céline, Rimbaud avec Baudelaire, c’est par ces hommages intertextuels que se crée la mémoire dans l’art.

En effet, les rencontres « classiques », elles, ne sont pas toutes d’une extrême profondeur et il faut chercher, dans ce grand rassemblement des auteurs préférés de Beigbeder, des éléments intéressants. Il y en a, bien sûr, mais noyés sous la cire à chaussures que trimbale par tonnes le serial interviewer, il devient à un moment délicat de les distinguer. La grande qualité est d’arriver à quitter très vite le carcan habituel pour s’échapper dans une conversation dont les auteurs oublient le contexte et la future publication. Il y a danger évidemment dans ces digressions de se retrouver à glaner des conseils de restauration à Paris par Jean d’Ormesson. Parfois, certains ne s’y trompent pas et n’en disent pas plus autour d’un bon repas qu’à la télévision. Ceux-là donc ont très peu d’intérêt si ce n’est celui, encore une fois, de compléter l’opus précédent, la liste de ses écrivains favoris (on pense à Simon Liberati : son petit protégé qu’il nomme affectueusement et pompeusement « le poète », Philippe Sollers qui nous claque deux trois aphorismes et puis s’en va, etc.). Parfois, la technique Beigbeder fait très vite effet et là, on touche à quelque chose de nouveau, souvent un dévoilement sans pudeur de la nature de certains qu’on appelle « les grands intellectuels français » (BHL clamant sa bourgeoisie nauséeuse et Alain Finkelkraut son viscéral mépris non argumenté pour ses adversaires idéologiques). Parfois ils sont l’occasion de refaire toute la biographie du journaliste-auteur (c’est le cas avec Jean d’Ormesson et sa jeunesse à Neuilly). Mais parfois enfin, notamment avec Michel Houellebecq, du neuf surgit chez un écrivain qui justement est très difficile à interroger car sa vie, selon lui, est d’une banalité sans intérêt. Peut-être son existence matérielle ne sort pas beaucoup de l’ordinaire mais c’est cependant (qu’on aime ou pas son style) quelqu’un qui, bien qu’il prétende ne pas donner de réponses dans ses romans, pense son époque. Alors on aborde enfin des éléments essentiels le concernant : son conservatisme fataliste qui l’a fait céder au capitalisme anglo-saxon, son programme présidentiel (avorté par la polémique autour de Soumission), etc.

Il y a dans Conversation d’un enfant du siècle de la matière pour être surpris, attendri, agacé, lassé, mais aussi passionné car on y retrouve quelques grandes plumes de la littérature internationale qui se font rares dans les médias. Cependant, nous sommes prévenus dès la préface qu’il s’agit de « ne pas lire tous ces dialogues à la suite car ils deviendraient aussi indigestes qu’un dîner avec vingt plats en sauce ». Frédéric Beigbeder y pose évidemment avant tout les questions qui l’intéressent. Souvent elles se rapportent à sa propre personne mais en outre, elles ont le mérite d’être pour la plupart originales. Tout en étant critique, il faut reconnaître que ces interviews sont supérieures à la plupart de celles qu’on lit ou entend lors des périodes de promotion. Si le pari de faire de ce livre un essai sur la littérature reste en demi-teintes, l’hommage lui y est légion et incite à (re)découvrir plus sérieusement quelques auteurs qui y sont présents.

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Conversations d’un enfant du siècle

Écrit par Frédéric Beigbeder
Roman
Grasset, 2015, 368 pages