La vraie poésie est celle où l’écriture a son mot à dire.

Christian Dotremont,

« Signification et sinification »

Alors qu’il contemple un jour par transparence le verso d’un manuscrit retourné de gauche à droite, Christian Dotremont fait une découverte. Il perçoit dans son écriture une « dimension calligraphique identique aux caractères extrême-orientaux1». Confronté à l’impossibilité de déchiffrer une signification verbale, le poète belge est renvoyé à la visibilité de son écriture2, une visibilité que la réalité du système alphabétique ne donne pas à voir.

 

 

 

Reproduction du logogramme « vois ce que je t’écris » (1975), sur une affiche d’exposition de 19763

Comme le dit Peggy Archer, « [aux] courbes, aux inflexions du tracé, à l’‘‘éclat touffu’’ […], l’imprimé oppose une rigueur formelle, à la fois impersonnelle et inhumaine dont toute vie s’est absentée4 ».

Imprimée, ma phrase est comme le plan d’une ville ; les buissons, les arbres, les objets, moi-même nous avons disparu5

Pour Dotremont, « [é]crire, c’est créer à la fois le texte et les formes [,] chacun crée […] des formes plus ou moins personnelles, quand il écrit, […] crée un texte6 ».

votre écriture n’a pas une régularité parfaite [,] n’a pas une vitesse égale, et ne
respecte pas absolument le principe horizontal de notre écriture occidentale,
votre écriture a parfois tendance à monter et parfois tendance à descendre, et
parfois tendance à danser, à trembler, et vos lettres ne vont pas toutes dans la
même oblique […], et vous écrasez parfois votre plume pour que le mot ait
plus de relief et parfois elle ne fait qu’effleurer le papier, et vous avez parfois
beaucoup d’encre […] et parfois peu7.

La part personnelle qu’imprime le scripteur aux formes de son texte naît donc d’un chaos, que le poète belge exagère afin de pouvoir créer un logogramme : « les logogrammes sont […] un trajet chaotique parce que créateur, c’est le chaos qui est créateur8 ».

moins que parfait parce qu’encore vif

Dotremont voit en l’irrégularité naturelle de l’écriture la marque du vivant : la création puise sa source dans un chaos qui naît de la vie, des mouvements du corps, puisque ce sont eux qui impriment au tracé des variations.

Le poète appelle à la révolte contre l’imprimerie qu’il juge mortifère et qui annihile la spontanéité du geste :

Ne faudrait-il pas s’élever surtout contre la dictature de l’imprimerie, de la dactylographie ? Elles tuent la moitié de l’écrivain, en tuant son écriture. Si l’écrivain écrit, c’est d’abord dans le sens physique : avec la main ; c’est ensuite dans le sens « rédactionnel »9.

Il souhaite un art au plus près de la matière et de l’instinct. De même, la poésie doit être aussi spontanée et, sa forme, revêtir autant d’importance que son contenu et participer également à la signification : La vraie poésie est celle où l’écriture a son mot à dire10. Le logogramme se veut ainsi « archive du geste spontané, du rythme vital » provenant d’une danse naturelle du corps. Il s’inscrit de cette manière dans la continuité du projet de Cobra, puisque le mouvement cherche, grâce à une spontanéité irrationnelle, à atteindre la source vitale de l’être, à aboutir au règne de la vie11.

Logogramme « in vivo veritas » (1976)

 

L’art de Cobra attend du peintre qu’il imprègne le tableau de la vie qui l’anime, en imprimant à l’espace pictural une extrême vivacité. Dotremont conserve cette exigence mais en ajoute une nouvelle : dans le logogramme, il doit y avoir une « relation de contiguïté “naturelle” »12 entre le tracé et le texte, ainsi qu’une absence d’intention13.

je dois […] trouver [le logogramme] bon […] dans un sens qui est resté très Cobra. Je dois trouver bon le texte, je dois trouver le dessin de l’écriture assez actif, énergique, assez fort et je dois trouver intéressante la relation de cette graphie partiellement imaginaire, partiellement nouvelle et du texte qu’elle exprime. […] il faut que ce soit un manuscrit de premier jet parce que alors se produit une interaction entre l’invention graphique et l’invention verbale et c’est cette interaction qui est mon but14.

Ainsi, la spontanéité du geste et l’intensité de l’énergie insufflée au tracé doivent permettre à Dotremont de réussir son projet, nouer l’art et la vie. Ces dimensions dominent dans le logogramme Écrire les mots comme ils bougent, où Dotremont emploie des procédés discursifs pour produire un geste qui construit à la fois le caractère paratopique de son œuvre et les conditions qui rendent possible l’émergence de cette œuvre singulière. La paratopie « enveloppe le processus créateur, qui l’enveloppe aussi : faire œuvre, c’est d’un seul mouvement produire une œuvre et construire par là même les conditions qui permettent de la produire ».

Au lieu de débuter par un sujet, le texte commence par un infinitif présent qui correspond à l’action du locuteur : écrire. Par ce choix grammatical, Dotremont insiste sur l’acte qu’il pose en tant qu’écrivain, un acte qui doit le distinguer des autres auteurs dans le champ littéraire : « écrire les mots comme ils bougent ». Dans « Quand dire c’est faire », Austin distingue cinq familles plus générales d’actes de discours : les verdictifs, les exercitifs, les promissifs, les comportatifs et les expositifs15. Considéré dans son entièreté, le premier vers du poème correspondrait à un acte promissif. Si l’on se concentre plutôt sur l’affirmation selon laquelle les mots bougent, le vers constituerait alors un acte verdictif.

Les promissifs visent à « obliger celui qui parle à adopter une certaine conduite16 » et cette dimension se retrouve dans le texte : le poète belge s’engage à « écrire les mots comme ils bougent ». En paraphrasant l’action, l’on pourrait obtenir : « Je déclare mon intention d’écrire les mots comme ils bougent », ce qui, chez Austin, revient à s’engager vraiment17.

Les verdictifs « font état de ce qui a été prononcé […] à partir de témoignages ou de raisons, au sujet d’une valeur ou d’un fait […]18 ». En disant écrire les mots comme ils bougent, l’écrivain décrète qu’ils bougent bel et bien et son affirmation se base sur des raisons qu’il détaille dans J’écris donc je crée. En effet, le poète belge s’y adresse à ses lecteurs pour leur dire qu’ils écrivent tous irrégulièrement et qu’il y trouve, notamment, une raison qui touche à la vitalité de l’être humain : c’est parce qu’il n’est pas mort que son écriture s’avère irrégulière. Il ajoute que les hommes écrivent le plus irrégulièrement lorsqu’ils écrivent pour eux-mêmes, « très vite avec le seul souci de savoir [eux]-mêmes [se] relire19 » et que les logogrammes sont proches surtout de cette irrégularité-là mais qu’il laisse le naturel exagérer, ce qui amène le naturel à faire des cabrioles, des strates, à conteste[r] l’école. Le logogramme Écrire les mots comme ils bougent doit donc mettre en scène et légitimer une écriture que Dotremont définit comme « exagérément naturelle, excessivement libre » et qui doit permettre à ce tuberculeux menacé par la mort de retrouver, grâce aux mouvements qu’elle nécessite, une vitalité perdue : « écrire les mots comme ils bougent/tellement plus que moi ».

Ce type d’écriture que Dotremont cherche à rendre dans Écrire les mots comme ils bougent se réalise aussi bien au niveau de l’expression picturale qu’au niveau de l’expression littéraire.

En ce qui concerne l’expression picturale, il faut rappeler que le tracé logogrammatique s’inspire du trajet des traîneaux-barques en Laponie : Dotremont y voit la forme d’écriture naturelle et spontanée (donc libre) à laquelle il aspire et le tracé des logogrammes doit permettre de dessiner le paysage lapon. Si nous considérons ce logogramme-ci en particulier, nous observons que les mots exécutent les mouvements que Dotremont leur prête20 : tantôt ils se nouent (grâce à un tracé très resserré comme c’est le cas au centre par exemple), tantôt ils se déplient (grâce à un tracé très ample dans l’espace, comme c’est le cas du premier tracé de la dernière « ligne ») ou encore fondent (comme le montre le mouvement descendant du troisième tracé de l’axe vertical à l’extrême droite)… Le logogramme Écrire les mots comme ils bougent met en lumière une écriture ne respectant aucun ordre et d’une spontanéité qui, placée sous le signe du jaillissement, s’exprime à travers l’enchaînement rapide de mouvements distincts : « les écrire de mon désordre certes/mais aussi de leurs caprices ».

Au niveau de l’expression littéraire, l’emploi extrêmement répétitif de la conjonction de coordination ou entre les actions – qui correspondent à des mouvements – que peuvent accomplir les mots permet d’exprimer l’extrême liberté de mouvement dont ils jouissent. De plus, nous avons affaire à des vers libres : ils sont inégaux dans le nombre de syllabes et n’obéissent pas à une rythmique fixe, tandis que seuls les sixième et septième vers riment. Par ailleurs, le lexique utilisé pour évoquer les expériences vécues par les mots renvoie à des mouvements qui se succèdent de manière rapide.

Comme l’analyse l’a montré, le logogramme Écrire les mots comme ils bougent se pense fondamentalement comme action, aussi bien au niveau du contenu que de la forme. Dotremont recourt à l’encre de Chine pour tracer picturalement les mouvements qu’il prête aux mots littérairement, dans un poème qui se veut représentatif de sa démarche artistique. Il écrit ce texte d’une certaine manière, décrite précédemment, pour au moins deux raisons principales.

Premièrement, ce discours est une façon pour Dotremont de légitimer sa prise de parole en tant qu’écrivain. Il décrète écrire les mots comme ils bougent, ce qui revient à affirmer qu’il atteint un objectif central du mouvement qu’il fonda en 1948 en réaction notamment au formalisme ; puisque l’art de Cobra doit exprimer et donner à voir du naturel, du vivant. Ce but doit être atteint grâce à « des gestes vifs qui mobilisent tout l’homme et qui créent une œuvre immobile, mais qui n’a pas l’immobilité de la mort […], qui donne à voir toute la mobilité de la création […], frémit dans l’immobilité, bouge dans nos yeux et [...] bougera encore dans les yeux de l’avenir21 ». C’est bien grâce à des gestes vifs, retraçant des mouvements de mots à la succession rapide, que Dotremont crée une œuvre immobile mais qui n’a pas l’immobilité de la mort, qui laisse voir tout le mouvement de la création :

écrire les mots comme ils bougent […] les écrire de mon désordre certes/mais aussi de leurs caprices/pour que même tout écrits déjà/ils bougent encore dans vos yeux

Ainsi, l’écrivain « nourrit sa création du caractère radicalement problématique de sa propre appartenance au champ littéraire et à la société22 ».

Ensuite, l’écriture du logogramme répond à un besoin plus profond qu’éprouve Christian Dotremont. En effet, la tuberculose « conditionne le souffle du poète [et lui] impos[e] un perpétuel dépassement de soi23 », freine ses mouvements jusqu’à parfois l’immobiliser dans un sanatorium. Dans ces conditions, « l’amplitude du geste calligraphique […] devient pour [lui] une forme de respiration essentielle24 » et le logogramme doit lui permettre de retrouver la liberté de mouvement perdue, de se dépasser (« écrire les mots comme ils bougent/tellement plus que moi ») et de combattre, en rendant visible le mouvement de la création, l’immobilité de la mort qui le menace sous la forme de la tuberculose. L’auteur signale explicitement, dans ses lettres à Michel Butor, l’importance vitale des logogrammes dans sa lutte contre les conséquences de la maladie :

Spontanéité contre la fatigue, lueurs, joies, espoirs : mes logogrammes25.

‘‘Immobile’’ serait un bon titre pour mes activités, depuis que je lutte par ces
activités (et un Voyage lapon en 1973) contre l’immobilité absolue, ici dans
cette maison de repos […] ‘‘Immobile’’, bien que les logogrammes bougent et
me font bouger26.


  1. Matthieu Dubois, Voie de la plume, voie du sabre. Le corps-à-corps poétique chez Bauchau, Dotremont et Bonnefoy, op.cit., pp. 228-229. 

  2. Peggy Archer, Christian Dotremont, la parole-écrite, op.cit., p. 87. 

  3. source : Guy Dotremont, Christian Dotremont. 68° 37’ latitude nord, Didier Devillez Éditeur, 2008, p. 116 

  4. Peggy Archer, Christian Dotremont, la parole-écrite, op.cit., p. 87. 

  5. Christian Dotremont, « Signification et sinification », Cobraland, op.cit., p. 102. 

  6. Christian Dotremont, J’écris, donc je crée, Bruxelles, Didier Devillez Editeur, 1978, collection « Fac-Similé ». 

  7. Christian Dotremont, J’écris, donc je crée, op.cit. 

  8. Christian Dotremont in Jean-Clarence Lambert, Grand Hôtel des valises. Locataire : Dotremont, op.cit., p. 133. 

  9. Christian Dotremont, « Signification et sinification », Cobraland, Bruxelles, La Pierre d’Alun, 1998, collection « La Petite Pierre », p.102. 

  10. Georges A. Bertrand, Dotremont, un Lapon en Orient, Bruxelles, Didier Devillez Editeur, 2004, p.45. 

  11. Jean-Clarence Lambert, Grand Hôtel des valises. Locataire : Dotremont, op.cit., p. 117.  

  12.  Charles Peirce, Elements of Logic (1903), in Collected Papers, Harvard University Press, vol. 2, 1960, pp. 140-141. 

  13. Ibid. 

  14. Christian Dotremont in Jean-Clarence Lambert, Grand Hôtel des valises. Locataire : Dotremont, op.cit., p. 132. 

  15. John Langshaw Austin, Quand dire c’est faire [1962], Paris, Seuil, 1991, collection « Points. Essais », p. 153. 

  16. Ibid., p. 159 

  17. Ibid. 

  18. Ibid., p. 155. 

  19. Christian Dotremont, J’écris, donc je crée, op.cit. 

  20. La partie du logogramme à laquelle les observations font référence se situe au milieu de la photographie. 

  21. Christian Dotremont, Cobraland, op.cit., p. 107. 

  22. Dominique Maingueneau, Le discours littéraire. Paratopie et scène d’énonciation, op.cit., p. 85. 

  23. Michel Draguet (sous la direction de), Christian Dotremont. Les développements de l’œil, op.cit., p. 109. 

  24. Ibid., p. 130. 

  25. Michel Sicard (établie et annotée par), Christian Dotremont-Michel Butor., Cartes et lettres. Correspondance 1966-1979, Paris, Galilée, 1986, collection « Écritures/Figures », p. 47. 

  26. Ibid., p. 126.