À la maternité Ormsby, le désespoir se lit sur le visage épuisé des jeunes parents. Les nouveau-nés refusent de dormir, ils hurlent à l’unisson, affolés et suffoquant,s sans jamais pouvoir s’arrêter. « Si vous êtes un bébé, c’est à ça que doit ressembler l’enfer. » Sasha ne pense pas si bien dire.

Traumatisme prénatal ? Presque. Springer, l’envoyé du Créateur Ashapola, a tôt fait d’apporter l’explication de ce phénomène étrange et contagieux : les forces des ténèbres tentent de voler les rêves des nouveau-nés et, ce faisant, altèrent irrémédiablement leur aptitude à rêver de nouveau. Incapables de s’échapper dans le monde des songes pour réorganiser leur vie et lui donner un sens, ils meurent. Inévitablement.

Graham Masterton est né à Edimbourg en 1946. Journaliste de formation, il est nommé rédacteur en chef de Penthouse à l’âge de 24 ans. Il écrit alors plusieurs manuels d’érotisme, dont How To Drive Your Man Wild In Bed, vendu à plus de 3 millions d’exemplaires. En 1976, il se tourne vers la littérature fantastique et écrit (en une semaine !) son premier roman d’horreur, Manitou, aussitôt adapté au cinéma avec Tony Curtis. Auteur de plus de 40 romans du genre, il dispute le titre d’écrivain d’horreur le plus renommé avec Stephen King et Dean Koontz. Il vit aujourd’hui en Irlande, près de Cork.

Certes, c’est terrible. Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg, la face visible de la terrible menace qui pèse sur le monde. Pourquoi chercher à s’emparer des rêves des nouveau-nés ? Pourquoi sinon parce que, en naissant, ils savent tout – le sens de l’existence humaine, la position des planètes, les secrets de la véritable innocence et du mal absolu ? Pourquoi sinon parce qu’ils rêvent de cette connaissance durant leur premier sommeil extra-utérin, pour ensuite la perdre pour toujours ? Pourquoi sinon parce que connaître le mystère de la Création permet aux forces du Mal de mieux la détruire ?

Sasha fait partie des élus, ces quelques privilégiés à qui incombe, depuis la nuit des temps, la mission de sauver l’humanité de l’asservissement et de la destruction : les Guerriers de la Nuit. Ils seront sept à combattre le Perce-Hiver et le Grand Cheval dans le monde des rêves, afin de sauver l’univers : Xanthys la Modificatrice de Temps, Dom Magator l’Armurier, le Zaggaline l’Assassin de Personnages, Kalexikox le Canonnier des Connaissances, Amla Fabeya l’Alpiniste, Raquashtena la Dompteuse et Jek Rekanter, le Cartographe.

Humains ordinaires et insignifiants dans le monde éveillé, ils se transforment en ces héros qu’ils n’avaient jamais osé rêver être et s’avèrent de redoutables guerriers dans le monde des songes. Leurs défauts s’effacent, gommés – ou oubliés – par leur identité-rêve, tout devient possible, tout devient facile. Peut-être trop. A tous être parfaitement et exagérément géniaux, les Guerriers de la Nuit en deviennent lisses et – paradoxalement – beaucoup plus insignifiants qu’ils ne le sont éveillés. Réussissant tout trop bien et trop rapidement, ils en viennent à perdre l’humanité qu’ils s’évertuent pourtant à sauver.

La question est de savoir s’ils se transforment véritablement en héros. Ne sont-ils pas plutôt ces héros, se changeant en humains banals et impuissants le jour ? Le vrai moi ne serait-il pas davantage le moi-rêve que le moi-veille ? « Il y a une réalité infiniment plus grande que celle que tu connais. Quand tu en viendras à comprendre qui tu es vraiment, Sasha ressemblera uniquement à un personnage dans une pièce de théâtre, et ce monde éveillé sera pareil à un décor » ; « c’était comme si elle se voyait pour la première fois telle qu’elle était réellement. Son reflet ne semblait pas du tout étrange ou impudique. Bien au contraire, c’était comme de découvrir que, depuis son enfance, elle avait toujours porté les mauvais vêtements ».

Dès lors, si le vrai moi évolue dans un monde où les défauts sont gommés et où les handicaps les plus terribles disparaissent, comment ne pas succomber à la tentation d’y voir une morale de la beauté intérieure ? Les moi-rêves semblent être les âmes des moi-veilles, leur conscience, leur conviction intime et profonde, voire même leur foi.

La Guerre de la Nuit est indubitablement empreint de valeurs et de symboles bibliques. C’est un Dieu unique et absolument pur qui, à l’origine, a créé le monde ex nihilo et façonné l’homme à son image. « Ils [les bébés] savent comment la matière a été faite à partir de rien du tout et comment l’univers a été assemblé. Quand on y réfléchit, c’est tout à fait logique qu’ils sachent ça, parce qu’ils sont nés à l’image de la force omniprésente, omnisciente, qui a créé toute chose » ; « il y a une force de pureté aveuglante dans l’univers, que certains appellent Dieu, et que d’autres appellent de nombreux noms différents. Dans le monde des rêves, elle est connue sous le nom d’Ashapola. »

Le thème principal du roman – la lutte du bien contre le mal – est lui-même envisagé sous un angle religieux. Les Guerriers de la Nuit ne combattent pas au nom d’une valeur philosophique supérieure, telle que la Liberté (ce qui est le cas dans Harry Potter, pouvant être interprété comme une allégorie de la résistance à l’oppression nazie) ou même l’Idée de Bien, mais au nom d’Ashapola, au nom de Dieu, pour sauver la Création – le monde chrétien – de la terrible menace qui pèse sur elle. La Vérité apparaît comme unique et détenue dogmatiquement par Ashapola et son armée – oserions-nous écrire ses « missionnaires » ? –, ce qui justifie l’organisation de croisades contre les forces des ténèbres.

Les forces du Mal – communément appelées démons, diables ou esprits malfaisants – prennent de multiples formes, dont celle du Perce-Hiver, totalement insensible et sans pitié, celle du Grand Cheval, sadique et fou – il est la cruauté humaine amenée à la vie –, et celle du Cobra de la Nuit, qui n’est autre que le vil et sournois serpent de la Genèse. « Le Cobra de la Nuit a essayé de pénétrer la conscience d’Eve parce qu’elle était le premier être humain qu’Ashapola avait créé. » Afin d’éliminer les Guerriers de la Nuit, les forces du Mal n’hésitent pas à engager comme tueurs des terroristes enturbannés. Voudrions-nous y voir une allégorie de la lutte américaine contre le terrorisme islamiste ?

La Guerre de la Nuit ne fait de toute évidence pas partie de cette littérature fantastique dont l’objectif est de faire peur. Au contraire, l’univers créé apparaît davantage comme enchanteur, malgré les batailles qui s’y livrent. De ce point de vue, la Guerre de la Nuit est comparable à la série des Harry Potter, ou encore à la trilogie de Philip Pullman À la Croisée des Mondes. C’est dans la superposition insoupçonnée de mondes que réside le caractère fantastique. Soudainement, une brèche est créée dans le monde rationnel : les Guerriers de la Nuit apprennent qui ils sont. « Tu aurais pu vivre toute ta vie sans jamais savoir cela. Mais en raison de ce qui se passe en ce moment, nous avons besoin de toi, Sasha, et nous avons besoin de toi de toute urgence. »

Bien qu’agréable à lire, le roman de Masterton est frustrant à deux égards. D’une part, l’univers créé est ingénieux, mais trop peu exploité : l’intrigue se dénoue trop rapidement et de façon prévisible. D’autre part, il présente quelques petites incohérences. Les expliquer en opposant l’argument de l’essence du rêve et du fantastique – l’irrationnel – peut paraître séduisant, mais n’est pas satisfaisant. Le fantastique ne doit pas autoriser toutes les incohérences. Au contraire, l’illogisme doit être pensé et construit de façon logique, de peur de décrédibiliser toute la structure de l’histoire. Reste un plaisir de lecture, bien fantastique celui-là.

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Graham Masterton
La guerre de la nuit
Paris, Bragelonne, 2009
Traduit par Fr. Truchaud
373 pages