En mars 2015, Maxime Hanchir a rencontré à plusieurs reprises l’auteur guatémaltèque Eduardo Halfón (prix Roger Caillois 2015) dans le cadre du festival de littérature Passa Porta. Au cours de ces entretiens, l’auteur a accepté d’expliciter certains aspects de son parcours et de son œuvre.

Eduardo, on t’a qualifié de « maître de la fiction juive d’aujourd’hui1 ». Est-ce un titre que tu assumes, dans lequel tu te reconnais ? Est-ce que c’est un bon « résumé » de ton œuvre ?
Aussi bon que n’importe quel autre, je dirais. Oui et non. J’accepte tous les qualificatifs. L’année dernière, j’ai été invité au Japon en tant qu’écrivain libanais...

Mais tu n’es pas Libanais ?
Mon grand-père l’était. J’ai été invité dans différents endroits en tant qu’écrivain guatémaltèque, en tant qu’écrivain américain, latino-américain, et même espagnol, parce que je suis aussi Espagnol... Juif, oui, c’est aussi une partie de mon identité. Je crois que ce n’est pas vraiment la partie la plus importante, en tout cas pour moi. Ça dépend un peu du lecteur et du livre qu’il a lu. Le livre dont ce journaliste parle, c’est un livre dans lequel le judaïsme est présent. Mais je ne crois pas que c’est suffisant pour m’appeler un écrivain juif.

Eduardo Halfón.
Eduardo Halfón.

Pourtant beaucoup de tes livres traitent de la question du judaïsme ou de tes racines juives. Signor Hoffman, par exemple.
Oui, mais c’est le judaïsme comme racines, pas comme religion, pas comme style de vie. Je ne suis pas un juif pratiquant. Et il n’y a pas de religiosité dans mes livres. Ce qui m’intéresse, c’est le judaïsme comme racines donc : comme histoire, comme élément littéraire. L’histoire de mon grand-père à Auschwitz, ça, ça m’intéresse. Pas parce qu’il était juif, mais parce que c’est l’endroit d’où je viens.

Parce que c’est un élément généalogique ?
Exactement. Mes racines juives m’intéressent autant que mes racines arabes.

Tu en parles dans tes livres.
Oui, bien sûr, dans Monastère, par exemple. Trois de mes grands-parents sont Arabes. L’un vient de Syrie, les autres d’Égypte et du Liban. J’en parle un peu. Pas beaucoup. L’histoire qui m’intéresse principalement, c’est l’histoire polonaise. Mais je crois que la partie libanaise viendra tôt ou tard.
Tu as un projet général d’écriture ?
Non, tout est un peu disséminé. Ce n’est pas un projet spécifique. Il y a des choses qui m’appellent, mais je n’ai pas de projet : je ne sais pas ce qui va se passer dans mon prochain livre. Mais la partie arabe est très importante à mes yeux. La partie guatémaltèque de temps en temps aussi. Parce que le Guatemala est présent dans mes livres sans l’être vraiment : c’est un Guatemala vu de l’extérieur.

Monastère (2014).
Monastère (2014).

Parce que tu es né au Guatemala, mais tu es parti quand tu étais enfant ?
Oui, je suis né au Guatemala et nous sommes partis avec ma famille, tous ensemble, quand j’avais dix ans. Le jour de mon anniversaire. Nous avons fui aux États-Unis.

À cause de la guerre civile ?
La situation. La situation en général. Mes parents n’étaient pas directement impliqués, mais la situation au Guatemala en 1981 était terrible. Même dans la ville de Guatemala City. J’ai écrit une histoire qui s’appelle Mañana nunca lo hablamos (Pre-Textos, 2011), c’est l’histoire de la chose qui nous a poussés à fuir. Mais je ne veux pas la raconter, car il faut la lire (rires). Nous sommes partis et je suis resté douze ans aux États-Unis. Toute la période du lycée, mon adolescence et l’université. J’y ai étudié l’ingénierie. Et après ça seulement, je suis revenu au Guatemala.

Qu’est-ce qui t’a fait revenir au Guatemala ?
Ce n’était pas un choix : mon visa américain était arrivé à expiration. J’avais un visa d’étudiant et je me suis donc retrouvé obligé de quitter le pays. À ce moment-là, je ne voulais pas aller au Guatemala, je ne connaissais pas le pays. J’en avais presque oublié la langue, l’espagnol. L’anglais était devenu ma première langue, et c’est toujours le cas ! C’est un moment de ma vie très difficile, mes vingt-trois, vingt-quatre, vingt-cinq ans. Très, très difficile.

Tu écrivais déjà à ce moment-là ?
Non, je n’avais même jamais lu. Je n’aimais pas les livres, je ne connaissais pas les livres !

Comment en es-tu venu à la lecture, à l’écriture, alors ?
C’était accidentel...

Un moment précis ? Un événement ?
Pas un moment, mais une sensation. Cette frustration, ce sentiment de déracinement a duré cinq ans : c’était de pire en pire. J’ai vécu une crise existentielle très grave. Et après cinq ans, je suis retourné à l’université pour prendre des cours de philosophie. Et au Guatemala, à l’université, si tu veux étudier la philosophie, il faut que tu étudies aussi la littérature. Ce sont des études de « philosophie et lettres ».

On t’a donc forcé la main ?
Tout à fait, on m’a forcé à prendre des cours de littérature ! Et le coup de foudre a été immédiat ! Je ne crois d’ailleurs pas que c’était un livre en particulier, c’était plus la sensation que j’avais découvert quelque chose de très important ! Pas la poésie, ni la philosophie, mais la fiction. Spécialement la fiction. Et j’ai commencé à lire comme un fou. J’ai été emporté, pris par la folie de la littérature. Je lisais un livre par jour. Je travaillais tous les matins à mi-temps en tant qu’ingénieur et tous les soirs je lisais. Jamais avec l’idée de devenir un écrivain, non : je ne savais pas que le métier d’écrivain était possible. Mais après un an et demi, j’ai démissionné de mon travail d’ingénieur et je n’ai plus fait que lire. J’avais quelques économies et j’ai commencé à lire comme si c’était mon travail. J’avais la sensation qu’il fallait que je lise tous ces livres que je n’avais pas lus auparavant. Je devais tout lire. Et j’ai trouvé une méthode : quand je découvrais un écrivain, je le lisais en entier ! Je lisais tout de lui : toute son œuvre.

Quels étaient les premiers auteurs que tu as lus ? Tu t’en souviens ?
J’ai commencé par les « classiques » : j’ai sauté de la France (Flaubert, Zola, Maupassant, etc.) à la Russie (Dostoïevski, Tchekhov, Tolstoï, etc.). Je m’intéressais à une région et à ses écrivains et je lisais tout !

C’est intéressant, cette approche de la littérature : on peut y voir une analogie avec ton œuvre, dans laquelle tu passes d’un pays à l’autre de la même manière.
Oui, c’est une chose importante, cette vision cosmopolite ! Je crois que ce sont deux manifestations de la même idée. Mes lectures parcourent le monde, tout comme mon écriture parcourt le monde – puisque mes récits sont tirés de mes voyages, d’Israël à la Serbie en passant par le Japon. Et je crois que ça vient du fait que je n’ai pas un pays « à moi », je me sens comme un nomade, sans racines, un apatride. Sans terre qui soit mienne.

Tu l’as dit dans la Prensa libre [l’un des principaux quotidiens guatémaltèques] : « Soy un guatemalteco, pero no lo soy » (« Je suis un Guatémaltèque, mais je ne le suis pas »).
C’est ça : je suis un Guatémaltèque parce que je suis né au Guatemala, j’ai le passeport guatémaltèque. Mais je n’ai rien d’un Guatémaltèque ! Ni le visage, ni la manière de penser, ni la culture... Rien ! Rien du tout ! C’est presque un accident que je sois né là, au fond ! Pourquoi le Guatemala ? Il donc normal que je ne me sente pas Guatémaltèque : je suis parti quand j’avais dix ans. Mais une raison plus importante encore plus profonde, c’est que j’ai grandi dans une famille juive, dans un pays qui n’est pas juif. Aucun de mes amis n’était juif ! Tous mes amis fêtaient Noël, recevaient des cadeaux, fêtaient leur première communion... J’utilise toujours une métaphore, une analogie : j’avais le droit de regarder le match de foot, mais pas de jouer. Je voyais le pays, mais j’étais sur le banc, en dehors du terrain. On m’interdisait de jouer.

Mais est-ce que ça venait de toi ou bien de l’extérieur ? Est-ce que tu étais exclu par les autres, parce que tu étais juif au Guatemala ? C’était un problème pour eux ?
Ce n’était pas un problème pour moi, ni pour eux. C’était une situation, c’était comme ça. Je crois que c’est une situation générale pour les juifs, qu’ils soient mexicains, argentins, français ou belges. Ils sont de leur pays, mais ils ne le sont pas. Ils sont comme tout le monde, mais ils ne font pas partie de la culture commune. Parce que la religion catholique est dominante.

Mais pour toi qui était pour ainsi dire « apatride », tes origines juives n’ont-elles pas pu jouer un rôle identitaire ? C’était au fond le seul élément culturel stable dans ta vie...
Oui : pas le judaïsme en tant que religion, mais en tant que racines.


  1. Olivier Mony, Livres Hebdo, 6 mars 2015.