Merci. La critique pourrait s’arrêter là. Merci au Tripode de ressortir Fuck America, ce brûlot à la fois drôle et grinçant. Merci de publier l’œuvre entière d’Hilsenrath. On n’en trouve pas tous les jours, des trésors comme celui-là !

J’ai découvert ce livre presque par hasard, en déambulant dans les allées d’une librairie. C’est d’abord l’objet qui m’a séduit, un côté graphique très travaillé, comme le fait toujours cette maison d’édition qui allie avec brio œuvre artistique et littéraire.

Edgar Hilsenrath est un écrivain allemand juif, déporté durant la Seconde Guerre mondiale. Son œuvre s’inspire de sa vie, et de son expérience de la déportation. Il nous parle des camps, ce spectre qu’il décrit depuis son premier texte Nuit. Le génie d’Hilsenrath : décrire les conditions de vie des exclus et, sous sa plume légère, on se prend (honteux) à rire de cet humour noir.

Edgar Hilsenrath - DR

L’histoire donne le ton : Jakob Bronsky écrit son premier roman intitulé le Branleur ! dans une cafétéria de Broadway au milieu de tous les parias de la ville. Il enchaîne des petits boulots et fantasme sur le cul de la secrétaire de son futur éditeur. Jakob déambule dans les rues, ce héros minuscule essaie de survivre dans une ville qui ne veut pas de lui. Ce livre est un ovni dans l’histoire de la littérature, il serait à la limite le fils illégitime de la Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole et de Karoo de Steve Tesich.

Dès le prologue, on est saisi par l’humour corrosif ; la correspondance d’un juif allemand demandant une aide urgente au consul général des États-Unis d’Amérique qui répond : « Cela fait huit mois que votre lettre urgente se trouve sur mon bureau. » Le livre n’est pas politique, mais l’ironie ridiculise et dénonce l’institution américaine et son système de quotas qui a laissé les juifs à la merci des nazis. Derrière cette légèreté, c’est tout le mythe de l’Amérique qui est moqué, malmené et dénoncé, à la manière de South Park : « Lorsque Nathan Bronsky aperçut la statue de la Liberté, pris de panique, un pet lui échappa… »

Les phrases sont sèches, crues, sans aucune fioriture. Aucune graisse superficielle et même parfois un peu trop maigre. Mais on rit. Du début à la fin. Fuck America se lit en une nuit. Les répliques ressemblent à celles de Didi et Gogo dans En attendant Godot de Samuel Beckett.

Dis donc, petit. Pourquoi tu mates ma queue noire ?

- Je ne le mate pas.

- Si, tu la mates

- Je ne la mate pas

- Si, tu la mates…

Il y a un jeu de répétition dans les dialogues qui force le rire, on se demande si les personnages sont sourds, ou s’ils ne parlent tout simplement pas la même langue. Il y a de l’absurde comme chez Beckett pour traduire la Shoah, essayer de comprendre comment cela a pu arriver. L’humour cache tout de même une rancœur, les USA ont fermé la porte à des millions de juifs et c’est en cela qu’il faut interpréter le titre à la Bukowski. L’auteur le précise d’ailleurs dans le prologue, sans détour :

Tu sais bien deux mots, dit sa femme

(…)

Il pensa également aux quelques centaines de milliers qui comme lui, dans leur malheur, avaient frappé à la porte de l’Amérique, le grand pays de la liberté qui ne voulait pas d’eux…

- Fuck America ! dit Nathan Bronsky au Consul Général. Et il le dit très haut.

Chaque phrase, chaque dialogue explosent à la gueule du lecteur. Le narrateur souffre de solitude, d’avoir trop vu ou de ne plus rien voir et les phrases ont un double sens, oscillant entre la joie et la tristesse. Son mal-être se traduit par des érections qu’il ne peut calmer et par ses déboires avec une agence matrimoniale.

Il faut lire ce bijou de la littérature d’une traite, d’un souffle, en hommage aux millions de déportés. Hilsenrath parle des immigrés, des rejetés, des indésirables comme personne, il en rit à gorge déployée et, quoi qu’on en dise, on se marre. Merci le Tripode et merci Hilsenrath.

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Fuck America

Edgar Hilsenrath
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jörg Stickan
Le Tripode, 2009
296 pages.