Jean-Jacques Pauvert, qui vient de mourir à quatre-vingt-huit ans, fut tout bonnement l’un des éditeurs français les plus importants du XXe siècle. Avec Jérôme Lindon, Éric Losfeld, Maurice Nadeau, Christian Bourgois, il appartient à la cohorte de ces éditeurs singuliers qui croyaient en leur flair plus qu’aux études de marché. Le premier à faire sortir Sade de l’Enfer, il joua un rôle essentiel de tête chercheuse et de redécouvreur.

« Non, ce n'est pas l'édition qui est malade, ce sont les éditeurs. Jamais les livres ne se sont si bien vendus, et ils se vendraient deux fois mieux encore, si on ne publiait pas n'importe quoi. » (Jean-Jacques Pauvert, 1965.)

© Jean-Luc Bertini, 2013 (source : lettre d'information du Tripode)

Comment un jeune homme de dix-neuf ans, lecteur boulimique dès l’enfance, renvoyé de tous les établissements scolaires, entré à quinze ans comme apprenti vendeur à la librairie Gallimard, puis devenu courtier — et quelque peu trafiquant — en livres rares, se mit-il sur un coup de tête à publier des plaquettes signées Sartre ou Montherlant, des lettres de Flaubert dont le texte était édulcoré dans l’édition officielle de sa correspondance ? D’où lui vint l’idée folle de mettre en chantier, à la fin des années 1940 — il avait vingt et un ans —, la première édition intégrale et non clandestine des œuvres complètes de Sade ? Soixante ans plus tard, dans ses passionnants mémoires, la Traversée du livre, Jean-Jacques Pauvert s’interrogeait encore sur ce « mouvement instinctif » qui fit de lui un éditeur : « Est-ce que ce n’est pas pour comprendre vraiment quelque chose que je veux le mettre au jour, le donner à lire ? » La phrase résume son aventure éditoriale. Pauvert n’a jamais publié un livre qui (le) laissait indifférent. En 1969, il céda à son ami Robert Laffont, moyennant pourcentage sur les droits, l’édition de Papillon — appelé à devenir un énorme best-seller —, faute d’affinités avec le texte et son auteur.

L’« affaire » Sade

Et donc, Sade. Au sein de l’intelligentsia de l’après-guerre, l’auteur des Cent Vingt Journées de Sodome est constamment cité avec éloge d’un air entendu — « un écrivain majeur », « une œuvre capitale » —, mais ses textes sont introuvables et chacun paraît s’en accommoder. Le tout jeune Pauvert, déjà bien introduit dans les milieux littéraires, s’agace de cette hypocrisie : si ces livres sont si importants, il faut les remettre en circulation afin de pouvoir juger sur pièce. On le traite d’inconscient ou de fou, il n’en démord pas. Le premier volume paraît en 1947, avec son nom et son adresse inscrits en toutes lettres. La police a tellement l’habitude des éditions clandestines avec mentions d’éditeur fictives qu’elle croit d’abord à un pseudonyme et ne se donne même pas la peine de venir perquisitionner… Les poursuites débuteront l’année suivante. Le procès durera près de dix ans et se soldera en appel par l’acquittement de l’éditeur.

Dans l’intervalle, Paulhan lui a apporté, après bien des détours typiques de son caractère, le manuscrit d’Histoire d’O, signé Pauline Réage (en réalité Dominique Aury, sa compagne) : autre grand choc. Interdit aux mineurs, le livre se vend peu, mais connaît néanmoins une curieuse existence souterraine. Il faudra vingt ans pour en épuiser le premier tirage.

La saga judiciaire de Pauvert n’est pas terminée. Avec Éric Losfeld, Claude Tchou et François Maspero, il sera l’un des éditeurs les plus souvent traînés devant les tribunaux durant les années 1950-1970, souvent au nom de la loi sur les publications pour la jeunesse qui permettait en fait, dans l’arbitraire le plus complet, d’interdire tout ouvrage de quelque nature qu’il soit. Ce qui le distingue peut-être parmi ses confrères en butte à la censure, c’est d’avoir en outre beaucoup réfléchi sur le sujet, auquel il a consacré plusieurs essais aussi vifs qu’informés (voir par exemple Nouveaux (et moins nouveaux) visages de la censure, 1994). Encore aujourd’hui, son point de vue avant tout pragmatique est extrêmement rafraîchissant. On s’en convaincra en lisant sa grande préface à l’Enfer du sexe, « le Vrai Problème de la censure », texte quasi définitif sur la question, ou en l’écoutant dans cet entretien.

D’André Breton à Albertine Sarrazin

Cela étant, on ne saurait réduire l’activité éditoriale de Pauvert au seul érotisme ni au combat pour la liberté d’éditer. À son catalogue figurent en effet Boris Vian, André Breton dont il fut avec fierté le dernier éditeur, Jean Genet, Georges Bataille, Pierre Klossowski, Albertine Sarrazin, André Hardellet, plus tard Brigitte Lozerec’h. Il réédite des classiques (de Laclos et Chamfort à Stendhal et Charles Cros en passant par Baudelaire et Mme de Staël), ressuscite de grands textes oubliés ou indisponibles (Restif de la Bretonne, Stirner, Charles Fourier, Georges Darien, tout Raymond Roussel, Oscar Panizza, le Melmoth de Maturin), publie des classiques de la littérature populaire (Eugène Sue, Erkmann-Chatrian), des dessinateurs d’humour (Siné, Bosc, Chaval), des textes pamphlétaires (la fameuse collection « Libertés », ces petits volumes longilignes sous couvertures de papier kraft, trouvaille géniale de Pierre Faucheux), des revues (Bizarre, qu’il reprend à Losfeld, Giff-Wiff, revue d’étude de la bande dessinée, une première en son temps, à laquelle collabore un certain Alain Resnais), de superbes ouvrages d’art. Peu de livres au total si l’on compare son catalogue à celui des « grandes maisons » ; mais édités avec passion, et avec une attention à la facture matérielle qui fait date. Pauvert confie la réalisation de ses livres aux maquettistes-typographes les plus talentueux de l’époque, Massin, Faucheux et Jacques Darche, dont le travail à la fois audacieux et de grande classe bouleverse les usages de l’édition française. À cet égard, tous les éditeurs indépendants de la jeune génération actuelle lui doivent quelque chose, qu’ils revendiquent ou non sa filiation.

© Thierry Horguelin
© Thierry Horguelin

L’édition selon Pauvert était un mélange de panache, de flair, d’audace et de chance. Il se lance dans des entreprises insensées où il manque de perdre sa chemise : qui d’autre que lui aurait parié sur un « Tout Victor Hugo » en quatre gros in-quarto, ou sur la réédition intégrale du Littré en sept volumes ? Deux bides annoncés par les professionnels de la profession, deux retentissants succès surprises, qui lui feront écrire dans ses mémoires : « Cet épisode de mes aventures d’éditeur, s’il prouve quelque chose, c’est l’impossibilité du calcul, de l’étude de marché, de la prévision en matière de livres. S’il y a une leçon à en tirer, c’est qu’aucune aventure ne ressemble à nulle autre, et que justement, aucune ne peut servir de leçon dans ce métier. Heureusement. » La fortune ne lui sourira pas toujours, il coulera plusieurs fois pour mieux renaître de ses cendres. Sauvé in extremis de la faillite en 1972 par un prix Goncourt inattendu (pour l’Épervier de Maheux de Jean Carrière), il n’aura d’autre choix, sept ans plus tard, que de céder sa maison à Hachette. Il se fera alors éditeur itinérant, s’associant le temps d’un ou plusieurs livres avec des maisons telles que Ramsay, Seghers ou Les Belles Lettres. C’est ainsi qu’il deviendra l’éditeur attitré d’Annie Le Brun et pilotera en coulisses l’entrée de Guy Debord dans la collection blanche.

Pauvert écrivain

L’éditeur et libraire se doublaient d’un écrivain. Pauvert essayiste avait une manière bien à lui de circonvenir son sujet en procédant par approches et interrogations successives, nous faisant les témoins d’une pensée qui se trouve en se cherchant : « C’est très curieux… Quand on écrit un livre, en tout cas pour moi, il s’opère une sorte de métamorphose du livre qui se fait à mesure qu’on l’écrit. » On lui doit une biographie monumentale, Sade vivant (l’édition définitive en a paru l’an dernier chez Le Tripode), fruit de vingt ans de recherche, qui renouvela sensiblement le point de vue sur l’homme et l’œuvre après les travaux fondateurs de Maurice Heine et Gilbert Lely. Et pourtant : « J’ai beau relire Sade, je ne sais toujours pas ce que c’est. » Tout aussi colossale est l’Anthologie historique des lectures érotiques en cinq volumes. Entreprise passionnante, l’ouvrage porte bien son titre : anthologie historique, car à travers tous ces textes se racontent, époque après époque, l’histoire des mœurs et de la police des mœurs, l’histoire de l’édition sur et sous le manteau, l’histoire des avatars de la liberté d’expression et celle de la réception des textes. Anthologie non pas de l’érotisme en littérature, donc — notion dont la définition est pour le moins fluctuante —, mais des lectures érotiques. Tel roman bien anodin au regard d’aujourd’hui, tel pamphlet en vers, voire tel traité de gynécologie ont été en leur temps jugés « pornographiques », et c’est cela qui intéresse Pauvert au fil de longues notices où s’épaulent la pensée vive et l’érudition : restituer le paysage intellectuel et sensible de chaque époque, de Gilgamesh à nos jours, et ses transformations dans le temps. Au total, c’est notre conception de la littérature même (pas seulement « érotique ») que cette somme fondamentale amène à reconsidérer.

Au fond, s’il est un domaine qui n’a cessé de passionner le lecteur et l’écrivain Pauvert, c’est celui de l’histoire de la sensibilité. On le sent en filigrane dans ses mémoires d’éditeur, où l’on trouve au passage des aperçus stimulants sur l’air du temps de l’après-guerre et des années 1960, mondes à la fois si proches et si lointains, très différents parfois de l’image rétrospective recréée par la distance temporelle. A fortiori dans son tout dernier essai, Métamorphose du sentiment érotique (2011), où il s’employait une nouvelle fois à faire le point sur des questions qui n’avaient cessé de l’agiter. Lui-même aura profondément contribué, à la manière souterraine des éditeurs, à élargir et enrichir la sensibilité de son temps.