Tout le monde a ressenti la peur, tout le monde s’est déjà retrouvé face à quelque chose ou quelqu’un qui le terrifiait ; mais l’angoisse véritable est réservée à une catégorie très particulière de sensibles : celles et ceux qui laissent entrer la peur à l’intérieur d’eux.

C’est une mécanique littéraire de précision que Le sommeil n’est pas un lieu sûr de Louis Wiart, qui signe ici son premier roman, et en passant notons que cela fait du bien de lire un premier roman qui n’est pas une autofiction thérapeutique de plus, mais un drame en cinq actes, huilé et efficace, un récit tendu comme on les aime.

Le livre s’ouvre sur une citation du Tour d’écrou d’Henry James, un des romans favoris de Borges, et cette double filiation donne, comme en écho, une idée de l’ambition de l’ouvrage : une intrigue taillée au cordeau, une atmosphère suffocante, une réflexion sur la narration et la fiction. Et puis on entre dans le roman, comme on se laisse enfermer. De retour d’un concert avec son mari, la narratrice sent que quelque chose ne va pas. Il y a un sujet pénible, à éviter. De quoi ne parlent-ils pas ? Et peu à peu, elle perd pied. Elle se sent « évanouie dans (s)on propre corps ». Elle s’endort péniblement, mais se réveille en pleine nuit. Son cauchemar revient à la surface. Un rêve de chute, d’étouffement. « Un goût de métal emplissait ma bouche. Comme si j’avais passé la nuit à mâchouiller la chaîne d’un vélo, ou à lécher l’acier brillant d’une voie ferrée. » La nuit suivante, elle sursaute : elle entend une voix, une voix agressive, une voix qui va l’insulter et la menacer avec de plus en plus d’insistance et de précision au fil du texte. Son mari est là, qui la rassure ; lui qui a une voix si apaisante, lui qui est si calme, si sûr de lui. Quotidien tranquille. Mari aimant, enfants, boulot lié à sa passion pour la musique, belle maison, promenades en forêt.

La maison est un lieu clos, à l’écart, a priori un refuge face au monde, mais qui devient de plus en plus sombre, carcéral, étouffant. La peur entre par l’intérieur de la narratrice. Comme cette mouche enfermée qui se cogne à la fenêtre, la narratrice manque d’oxygène.

Le bourdonnement était accentué par la sensation que la maison était un espace vide, fermé sur lui-même, où rien d’autre n’existait, rien d’autre que l’affreuse vibration qui me poursuivait.

Il y a le lac, ce lieu clos lui aussi, qu’elle aime, qui l’apaise. Mais près du lac, il y a cette cabane. La narratrice dort de moins en moins bien. La voix l’en empêche, l’insulte, la menace. Elle a de plus en plus de problèmes d’attention, à mesure qu’elle devient plus sensible, plus allergique au monde. Les détails se déforment. L’univers de la narratrice semble se décaler. Un sourire devient une grimace : « Un pli subtil crispait sa mâchoire. »

Le sommeil n’est pas un lieu sûr est un roman sur la musique, les voix et le silence — « Le silence tomba sur moi comme une hache. Je le respirai jusqu’à l’étouffement et le trouvai plus monstrueux qu’autre chose » —, un roman sur le souffle, la respiration. La narratrice est hantée pas une voix, et sa voix hante le lecteur, jusqu’au dénouement, inévitable et inattendu, selon l’expression de Carrière.

L’auteur se réclame de Baillon — comment la narration peut explorer les domaines obscurs d’une conscience douloureuse ; comment parler (ici, narrer) peut être à la fois une solution cathartique à la folie qui guette et une des sources de cette folie. Il se réclame aussi de Boileau-Narcejac et d’autres ; de mon côté, je pense à Hitchcock, pour le talent de construction, la jouissance sombre des potentialités de la fiction (en tant que procédés et en tant que thème sous-jacent). Un entrée réussie, donc, pour Louis Wiart. Qu’il nous offre encore des romans de cette tenue.

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Le sommeil n’est pas un lieu sûr

Écrit par Louis Wiart
Roman
Les Impressions Nouvelles, 2015, 112 pages