Le Gant d’Anne Collongues et Patrick Devreux raconte l'histoire simple d’une femme ayant perdu son bien. De là découlent plusieurs histoires, entre ressenti, souvenirs et sentiments, pour la protagoniste mais aussi pour le lecteur.

Quand j’étais gamine, ma grand-mère me lisait un livre que j’adorais. C’était l’histoire d’un balayeur de rue, que tout le monde ignorait. Un matin, s’accrochait au bout de son balai une moufle en laine rouge avec deux pompons blancs. Il enfilait la moufle au bout de son balai, espérant recroiser l’enfant qui l’avait perdue. Quand un jour un enfant la reconnaissait, il lui rendait sa moufle, recevait en retour un sachet de bonbons. Ce jour-là son balai avait trouvé « ce qu’il y a de meilleur au monde » : il avait trouvé un ami.

©Anne Collongues

Le livre de mon enfance racontait l’histoire d’un objet trouvé. Le Gant raconte celle d’un objet perdu. Le gant appartient à une femme, il est en beau cuir brun et vient d’un magasin chic du côté de la Madeleine. C’est un cadeau qu’elle a reçu. Elle n’en perd qu’un bien sûr, les gants comme les chaussettes ne s’égarent jamais par deux. La femme se rend compte de la perte à la sortie du métro, dans un Paris pressé sous la bruine. En parcourant son chemin à rebours, elle se remémore l’objet et l’histoire d’amour qu’il porte en lui.

© Patrick Devreux

Car raconter l’histoire des objets, c’est admettre qu’ils sont davantage que des objets. Qu’ils portent en eux-mêmes des histoires, nos histoires, et que les perdre c’est perdre un peu de soi-même. L’homme qui a offert le gant ne serait pas de cet avis. « Et alors ? Ce n’est pas grave, tu me dirais : ce n’est qu’un objet. À quoi bon perdre de l’énergie à faire des montagnes de ce qu’on ne peut plus changer, à ressasser les si j’avais, les j’aurais dû ? C’est dommage mais c’est comme ça, le gant est perdu, tu ne peux rien y faire, il faut passer à autre chose, tirer un trait. C’est la vie. » La narratrice en pensée répond à ces arguments imaginés :

« Ça m’aurait énervée. Souvent nous n’étions pas d’accord. Si rien n’est grave alors rien n’est important, j’aurais répliqué. »

Le balayeur du livre de mon enfance donnait aussi de l’importance à la perte de l’objet. Avant d’enfiler la moufle au bout de son balai, il menait une enquête auprès de la concierge et de la police, pour essayer de retrouver l’enfant. « Si vous croyez que j’ai le temps de retrouver l’étourdi qui l’a perdue ! Avec tout le travail que j’ai ! », disait la concierge.

Le Gant est un tout petit livre qui prend le temps de dérouler le temps. Cette femme aurait pu râler et aller s’acheter une nouvelle paire de gants. Au lieu de ça, elle descend. Elle descend dans le souvenir du gant, sa provenance, sa matière, puis dans le souvenir de l’homme qui le lui a offert, leur amour, leurs lâchetés. Dans ce Paris de fin de journée sous la pluie, un autre monde se déplie. Avec lui un autre présent possible, la voie de l’autre choix. Si elle n’avait pas perdu le gant, elle n’aurait pas laissé filer l’homme. Ou peut-être l’inverse. Le sentiment de perte se propage.

Laisser un objet raconter une histoire. Laisser une histoire en raconter une autre. D’un gant perdu lire une histoire d’amour, se souvenir d’une moufle trouvée et de ma grand-mère qui me lisait un livre. Prendre ce temps-là en soi. Le temps du souvenir, de la rêverie, du regret. Le temps de descendre pour à nouveau espérer. J’ai trouvé tout ça, dans ce petit livre superbement écrit par Anne Collongues et illustré par Patrick Devreux. Tout ça dans cet objet-monde-là.

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Le Gant

Anne Collongues (récit) et Patrick Devreux (encres)
Esperluète, 2018
48 pages