critique &
création culturelle
L’arbre face au monde :
Vies et destin de Carl Alexander Simon
de Carles Diaz
À la mémoire d’un peintre disparu

Entre poésie lyrique et prose savante, L’arbre face au monde… de Carles Diaz nous fait marcher dans les pas d’un peintre exilé puis oublié pour mieux comprendre les enjeux du monde qui nous entoure.

Nous voilà en mars 2006, alors qu’une famille acquiert lors d’une vente aux enchères un ensemble de documents datant de la seconde moitié du XIXe siècle. Ils y trouvent des  manuscrits, notes et poèmes, du peintre allemand Carl Alexander Simon qui, une quinzaine  d’années plus tard, feront l’objet d’un journal imaginaire. C’est l’historien de l’art et poète Carles Diaz qui me transporte dans l’esprit d’un artiste méconnu et trop en avance sur son temps à  travers proses et vers questionnant la condition humaine, l’art, la nature, l’antique, la vie, la mort.

Les thèmes abordés dans L’arbre face au monde sont nombreux mais se rejoignent finalement en un point : questionner le monde qui nous entoure et trouver du sens à nos actions. À la manière de Socrate et de son ignorance savante , le héros par la plume de Diaz donne une définition neuve et pure de concepts pourtant acquis depuis des siècles tels que l’art, l’amour, la religion ou la nature. Cette dernière est l’un des fils conducteurs du journal et donne même son nom à l’ouvrage : L’arbre  face au monde . Le lien intime entre la nature et l’homme est restitué ; nous sommes comme de nouveau à l’état primitif, un état enclin à la méditation et à la spiritualité dès les premières pages :

Face à la nature, l’âme part rejoindre le divin, fait de forces ou de résolutions, relevant aussi bien de la matière que de l’énergie spirituelle. Je crois qu’il existe, dans cette réalité, un monde invisible  mais assurément accessible à nos sens, car nous pouvons percevoir son existence réelle par notre cœur, notre intuition, notre esprit.

Ces quelques lignes ne sont qu’un bref échantillon de la beauté de ce livre. La  connaissance, le savoir et la culture y sont élevés à l’état permanent de nécessité pour l’homme : comme une fenêtre sur le monde, ces notions permettent de mieux observer pour ainsi mieux  aimer et comprendre le milieu dans lequel nous évoluons. Parce qu’en plus de la tournure  spirituelle du texte, l’auteur nous livre un essai anthropologique défendant notamment la cause des peuples autochtones. L’art et la culture dits « primitifs » étant perçus comme inférieurs par les sociétés européennes, Carl Alexander Simon en dégage la splendeur et toute la sensibilité symbolique dans des monologues intérieurs profonds.

Ode à la paix et à l’ouverture d’esprit, les mots entre ces pages se veulent humanistes et universels. Dans sa quête d’un idéal, l’auteur nous rappelle Charles Baudelaire par sa modernité et ce qu’on pourrait appeler son mal du siècle . Les deux écrivains, l’un par la nature, l’autre par la ville, critiquent leur société et renforcent l’image du poète incompris :

Je murmure des mots
que nul ne comprend,
ils passent au-delà
des barreaux de mon corps,
de l’indigence de cette époque
poussiéreuse,
du chagrin des gens
traînant leur âme
à ne rien vouloir d’autre
qu’une raison feutrée
pour vivre alignés

Poème XVI

L’universalité et la puissance philosophique de ce carnet imaginaire en font désormais une de mes lectures de référence. Que dire de ces innombrables passages qu’on pourrait aisément utiliser comme maximes universelles, s’appliquant à tous, en tout temps et en tous lieux ? La virtuosité d’esprit de Carles Diaz lui permet d’énoncer des principes propres à l’art ou à la nature comparables à des règles de vie. Ainsi ce livre est une sorte de manifeste, un guide complet pour toute personne en quête de soi. Empreints d’humanisme et d’amour, les mots de l’auteur tentent de sauver l’homme du gouffre dans lequel il s’enfonce. Par les yeux du peintre, il cherche à nous réapprendre à prendre le temps de faire les choses, à observer, à jouir de la beauté de la nature, à simplement vivre dans l’exaltation de nos sentiments et l’amour de son prochain. Un retour aux sources pour comprendre d’où nous venons et ainsi où nous allons, car tout y est remis en question.

Même rédacteur·ice :

L’arbre face au monde : Vies et destin de Carl Alexander Simon

Carles Diaz

Éd. Poesis, 2022

203 pages