Pour Karoo, je consacre mes chroniques aux auteurs de chez nous. Mais qui sont les éditeurs qui les publient ? Je me suis intéressée à l’un de nos éditeurs belges, Weyrich, pour sa collection dédiée à la littérature d’ici, Plumes du coq.

La collection Plumes du coq est née il y a cinq ans, à l’initiative d’Olivier Weyrich. C’est lui qui a confié à Alain Bertrand et Christian Libens le soin de mettre sur pied une collection de littérature qui donne la parole à des auteurs ancrés dans l’ici et maintenant. Cinq ans plus tard, le catalogue compte une trentaine de titres et la collection, désormais animée par l’auteur Frédéric Saenen, se porte bien.

C’est où exactement, ici ? « On ne fait pas de la littérature régionaliste, me précise d’emblée Christian Libens. Mais on publie des livres dont le décor est identifiable en Belgique francophone. » Ce n’est donc pas la nationalité, ni même le domicile de l’auteur qui compte, mais l’implantation locale de son récit. Les auteurs français ne sont d’ailleurs pas absents du catalogue. Autre point important de la ligne éditoriale : raconter une histoire, et la raconter bien, avec une plume qui ne porte pas seulement les couleurs du coq wallon mais aussi celles de la singularité. On trouve donc dans la collection tant des romans que des recueils de nouvelles, allant de la découverte de nouveaux auteurs (avec, par exemple, le premier roman de Nathalie Nottet, l’Envers des pôles, paru l’an passé) à la réédition enrichie de livres d’auteurs plus aguerris (comme le Ventre de la baleine, de Jacques De Decker).

Les responsables de la collection se montrent particulièrement fiers d’avoir redécouvert André-Joseph Dubois. Christian Libens avait dévoré son premier roman, l’Œil de la mouche, paru en 1981, qui avait connu à l’époque un certain succès auprès de la critique. Suite à l’échec de son second roman, André-Joseph Dubois disparaît des radars littéraires et ne publie plus rien. Lorsqu’il cofonde la collection Plumes du coq, Christian Libens a l’idée de rééditer l’Œil de la mouche qu’il avait tant aimé. Il se met en quête de l’auteur disparu et découvre non seulement qu’André-Jospeph Dubois est toujours en vie, mais aussi qu’il n’a pas cessé d’écrire au cours de ces trente années de silence, réservant sa création au tiroir de son bureau. Suivra la publication de trois de ces romans, dont le dernier, Ma mère, par exemple, est finaliste du prix Rossel 2014.

Après cinq années d’existence, la collection a trouvé sa place dans le paysage de l’édition belge francophone. Les débuts ont pourtant été difficiles. La presse bruxelloise boude le nouveau venu, pensant qu’il fait du régionalisme wallon. À force de découvertes ou de redécouvertes audacieuses, probablement aidée par l’entrée au catalogue d’auteurs de renom (Armel Job, Michel Host…), la collection a finalement réussi à affirmer son existence et sa particularité. Reste à renforcer sa visibilité, faiblesse partagée par la quasi-totalité de l’édition belge francophone qui suscite encore trop peu d’engouement du côté de la presse et des lecteurs. Et si nous nous inspirions de nos voisins flamands pour apprendre à aimer et même, gros mot ! à être fiers de notre propre littérature ?

Zoom sur deux publications récentes

Le Grand Cerf, Nicolas Marchal1

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Une écriture volontairement enflammée...

Le Grand Cerf est le quatrième roman du Belge Nicolas Marchal. Sur un ton bourré d’emphase et d’ironie, il narre les mésaventures d’un écrivain persuadé d’être incompris plutôt que raté. L’écrivain désespère de trouver chaque jour sa boîte aux lettres vide alors qu’elle devrait, en toute logique au vu de l’étendue de ses talents littéraires autoévalués, déborder de lettres d’éditeurs impatients de publier ses œuvres. D’après lui, une seule piste pourrait expliquer ce silence : son facteur, jaloux de son talent, fait de la rétention de courrier pour le priver du succès qu’il mérite.

Le Grand Cerf est un livre léger et drôle, à l’écriture volontairement enflammée. Une plume farfelue et empreinte d’oralité, qui se lit d’une traite à la manière d’un monologue théâtral.

(Weyrich, coll. Plumes du Coq, 2016, 166 pages)

 

Le Mort, Pascale de Trazegnies

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Un récit juste et sans concession...

Un tout autre style pour cette seconde parution récente. Le Mort est le troisième roman de Pascale de Trazegnies. Il raconte les premières heures d’une jeune femme après qu’elle a vu son père mort. Lou, parisienne d’adoption, revient pour l’occasion à Bruxelles, la ville de son enfance. Elle erre une nuit entière dans les rues de la capitale, traîne son ivresse d’un bar à un autre, recroise ses amis d’antan comme s’ils s’étaient quittés la veille.

Le style est parfois onirique, parfois cru, la mort a beaucoup à voir avec le corps. Le Mort trace le récit juste et sans concession d’un moment sans nom qui précède le deuil.

(Weyrich, coll. Plumes du Coq, 2016, 100 pages)


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