La poésie était une fois de plus dans tous ses états à la Foire du livre de Bruxelles. État des lieux en 2016 avec Rodney Saint-Éloi, Colette Nys-Mazure, Serge Delaive et Jacques Darras.

Direction le Théâtre des mots, où le public de la Foire du livre de Bruxelles 2016 avait l’occasion de vivre une matinée riche en débats : les auteurs canadiens Malavoy Racine, Élise Turcotte et Rodney Saint-Éloi ont laissé place aux écrivains belges Colette Nys-Mazure et Serge Delaive avant que les auteurs belges et français Guy Goffette, Jean-Pierre Verheggen et Jacques Darras ne prennent la parole. La poésie était la toile de fond qui tissait les interventions entre elles. Un genre qui révèle une humanité que les différents intervenants ont tour à tour mise en lumière grâce à leur éclairage propre.

Québec, pays poétique, poétique du pays

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Trois générations d'Abénakis
© Antoine Desilets

Le premier débat, Québec, pays poétique, poétique du pays, permettait au public de se familiariser avec les sensibilités d’auteurs dont le passé côtoie plus que jamais l’actualité. Tristan Malavoy racontait ainsi comment le personnage de son livre le Nid de pierre est traversé, comme lui, par le désir d’un retour aux sources après avoir vécu plusieurs années à Montréal : il déménage dans son ancien village et se lance sur la piste des Abénaquis, peuple autochtone du Québec. Élise Turcotte, quant à elle, disait de son récit le Parfum de la tubéreuse que c’était pour elle une façon de redonner une vie au printemps 2012 du Québec, où une grève étudiante importante avait fini par devenir un mouvement social contre les politiques néolibérales. L’autrice se permettait ensuite de tisser un lien avec le marquis de Sade : c’est en prison que le personnage principal de son propre livre, Irène, insuffle la révolte chez ses étudiants. La littérature, dit-elle, est  « une façon de sortir de son réel mais pas de le fuir », c’est y « entrer par une autre porte ». Enfin, Rodney Saint-Éloi évoquait la polyphonie qui l’habite et témoignait de l’hommage qu’il avait voulu rendre, à travers son livre Je suis la fille du baobab brûlé, à toutes les femmes qui l’éduquèrent et lui donnèrent goût au monde en Haïti. Le débat s’orienta par après vers le rôle de la littérature (elle permet de survivre, selon Turcotte) et de l’écrivain. Malavoy Racine insista sur le rôle de l’écrivain québécois, qui consiste selon lui à inviter ses lecteurs à s’ouvrir à la richesse de la mythologie amérindienne, et Patrick Nicol, l’animateur du débat, parla de l’enrichissement que le travail d’éditeur de Saint-Éloi fournissait au Québec. Les premiers mots de Turcotte dans le Parfum de la tubéreuse mirent fin au débat : « Quand je lis avec assez de patience, les mots déposent un nouveau parfum sous ma peau. »

La poésie, source de réconfort ? Vecteur de bonheur ?

Dans le second débat, La poésie, source de réconfort ? Vecteur de bonheur ?, Mélanie Godin a commencé par inviter à se mettre dans la peau d’un lecteur puis d’un auteur pour envisager la question. Colette Nys-Mazure confia que la poésie était bien un moyen de survivre, mais pas seulement : les domaines de l’imaginaire, du défi, à l’œuvre dans ce genre permettent au lecteur d’y puiser du plaisir. Serge Delaive, quant à lui, meit plus l’accent sur les nombreuses formes d’émotion poétique qui innervent les textes et que le lecteur recherche.

Serge Delaive
Serge Delaive

Mélanie Godin parla ensuite de la pratique originale d’une kinésithérapeute, qui utilise le travail de la lecture et de l’écriture pour aider des gens en souffrance, afin d'aborder la question suivante : la littérature peut-elle être envisagée de manière thérapeutique ? Colette Nys-Mazure abonda en ce sens mais Serge Delaive s’y refusa d’abord catégoriquement : pour lui, la relation avec l’œuvre est de l’ordre de l’intime, avant de nuancer son propos en dénonçant l’aspect automatique qui traverse la notion de thérapie. Mélanie Godin en vint alors à aborder le point de vue de l’auteur : est-ce qu’écrire rend heureux ? Nys-Mazure et Delaive se rejoignirent totalement sur ce point en nous apprenant que l’écriture les amène à connaître à la fois des moments durs, lorsque le résultat n’est pas à la hauteur de leur volonté, et des moments de plaisir quand l’accouchement réussit. Mélanie Godin évoqua enfin le dernier point de la discussion : la poésie est-elle une source d’engagement dans la société actuelle ? Delaive répondit que ce n’était pas systématique mais dépendait du poète, tandis que Nys-Mazure évoqua l’engagement du poète Erri De Luca qui, dans Aller simple, nous fait vivre le parcours d’un migrant et dépose son cri d’auteur, celui d’un homme conscient de sa condition. S’ensuivit la dernière partie du débat : la lecture, par différents intervenants, de textes poétiques qui illustrent le sujet abordé. Retenons surtout le cri de révolte contre une « vie morne de salarié moderne » dans le Carrefour : le refrain « Je veux redevenir moi » rythme le texte et lui offre son écho.

La collection « Poésie » des éditions Gallimard

Jean-Pierre Verheggen
Jean-Pierre Verheggen

Voici venu le temps d’évoquer le dernier débat, avec en toile de fond le cinquantenaire de la collection « Poésie » des éditions Gallimard. Guy Goffette confia l’impact de son environnement sur sa création : la flamme de son inspiration brûle en campagne mais s’éteint en ville. C’est Jacques Darras qui fut le deuxième auteur à prendre la parole : il affirma et expliqua son amour pour la Belgique, déjà exprimé dans son livre Moi, j’aime la Belgique ! Jean-Pierre Verheggen, enfin, évoqua son rapport aux mots en lisant à son tour un de ses textes, où son débit marquait l’urgence du poème. Yves Namur invita enfin les auteurs à réfléchir aux œuvres de la collection « Poésie » qu’ils préfèrent, et à celles qu’ils aimeraient y voir publiées. Verheggen dit regretter l’absence des aphorismes à la belge, et Goffette celle de Chavée, Nougé, d'auteurs flamands… Darras loua l’ampleur, la précision et la justesse de la collection et gratifia au passage le deuxième tome de la joyeuse anthologie des poèmes du XXe siècle du statut enviable d’«antidépresseur pour notre époque ».