Élégie de la civilisation,
récit choral et fable
sur le pouvoir de l’art,
le roman post-apocalyptique
d’Emily St. John Mandel
présente de multiples facettes.

Dans le monde dévasté de Station Eleven, nombreux sont les objets qui, autrefois familiers, ont désormais perdu leur sens et leur utilité. Qu’est-ce qu’un iPhone pour un enfant qui ne l’a jamais vu allumé, si ce n’est une petite boîte noire inutile ? Les avions ne volent plus, et les voitures ne sont plus que des barrages sur les routes. Il a « suffi » qu’une épidémie décime 99 % de la population humaine pour que la civilisation qu’on tenait pour acquise soit balayée. De quoi réfléchir à la fragilité de nos existences.

Tout n’a pas été perdu dans la catastrophe. Outre ces multiples vestiges d’un passé révolu, l’héritage culturel subsiste tant bien que mal. Il est notamment maintenu en vie par « The Travelling Symphony », troupe ambulante de musiciens et d’acteurs qui, de ville en ville, joue du Mozart et du Shakespeare pour les survivants. Un choix de catalogue un peu classique qui dénote un désir de jouir de « ce que l’humanité avait de mieux à offrir ». Leur tâche peut sembler frivole dans un environnement où la plupart des installations électriques ne fonctionnent pas, mais elle revêt pour eux la plus haute importance. La réplique de Star Trek qui orne une de leur calèche fait à cet égard profession de foi : « Survival is insufficient ».

L’accomplissement de leur travail n’est pas sans encombres. Depuis la disparition du pétrole, les distances se sont allongées, et la plupart des patelins qu’ils traversent vivent dans une profonde réclusion. Certains villages sont parvenus à maintenir un équilibre relativement sain, mais d’autres ont succombé à l’obscurantisme religieux prôné par quelques fanatiques. Parmi ceux-ci, on compte celui qu’on appelle « le prophète », un homme dont les principes ne font pas bons ménage avec ceux de la Travelling Symphony.

Bien que leur conflit constitue l’enjeu principal de Station Eleven, Mandel n’hésite pas à abandonner ses protagonistes dans des situations dangereuses afin d’évoquer le passé d’autres personnages. Un choix narratif qui serait frustrant si ces récits parallèles n’étaient pas tout aussi passionnants. On suit ainsi les destins entremêlés d’un célèbre acteur, d’un paparazzi reconverti ou encore d’une talentueuse artiste de bande dessinée. On découvre leurs passions flétries et leurs vocations artistiques bousculées. L’objectif n’est pas de comprendre comment l’épidémie s’est propagée, mais de s’immiscer dans les vies de quelques fascinants individus.

Il y a un vrai plaisir dans la manière dont Mandel nous dévoile comment les vies de ses personnages se répercutent et se font écho, comment toutes les pièces de son complexe puzzle s’imbriquent les unes dans les autres. Si l’ensemble semble parfois décousu, il y a une vraie maîtrise derrière cette structure éclatée. L’autrice impressionne également par son sens aigu de l’observation, et plus encore par ses formules glaçantes : il suffit d’une tournure de phrase pour que la vie tranquille d’un personnage change profondément, ou pire, prenne fin.

Le monde de Station Eleven est indéniablement dangereux, mais c’est un monde dans lequel il est nécessaire de s’accrocher à tout ce qui fait l’humain, y compris les objets. Qu’il s’agisse d’une bande dessinée de science-fiction ou de pièces de Shakespeare, les artefacts du passé contiennent à la fois le souvenir d’une époque meilleure, et l’espoir d’un renouveau.

En savoir plus...

Station Eleven

Écrit par Emily St. John Mandel
Traduit de l’anglais (Canada) par Gérard De Cherge
Roman
Payot et Rivages, 2016, 480 pages