Caleb ne s’est pas remis, à soixante ans, de la perte de son premier amour. Toujours il recherche celle auprès de qui il a connu un moment fugace de bonheur. À courir après les fantômes, il en oublie de vivre sa vie. C’est Ankylosé, premier roman d’Isaac Franco Cohen.

Ankylosé est un livre en forme de bilan de la vie (amoureuse) d’un homme. Caleb a rencontré Claire dans sa jeunesse. Il en est tombé éperdument, passionnément amoureux. Né en vacances, leur amour est une succession de tableaux : la fusion de deux corps sur un lit à l’abri des orages d’été, les fringales d’après debout devant le frigo, le couple s’exhibant fièrement sur les terrasses des restaurants sans faim et sans parole. Caleb ignorait alors que ces images seraient celles du bonheur pour toute une vie. Éconduit plus tard comme on l’est souvent d’un premier amour, Caleb ne poursuit pas sa route. Il passe le reste de ses jours à chercher Claire, à en traquer et réinventer chaque souvenir, à la reconnaître dans la démarche ou l’iris d’une inconnue, à ne se lier furtivement qu’à celles qui passent « le test de Claire » avant de se détourner d’elles avec dégoût. Rencontrée quelques années plus tard, Blanche lui promet de tant l’aimer qu’il aimera son amour pour lui, avant d’enfin l’aimer pleinement, elle. Mais Caleb est-il capable de renoncer au fantasme qui a colonisé son cœur ?

Car Caleb n’est pas un homme comme les autres, ou du moins aime-t-il le penser. Personnage aux origines mêlées, juif tourmenté, il se mêle peu volontiers à ce que d’autres considèrent les plaisirs de la vie et se dit habité d’une âme sombre. Le lecteur trouvera peut-être le personnage plus commun qu’il ne se plaît à se décrire. La société humaine serait-elle vraiment partagée entre les êtres lumineux qui, comme Blanche, croient à l’espérance, et ces âmes sombres auxquelles Caleb appartiendrait ? On comprend davantage Caleb comme la part sombre de chacun et l’on reconnaîtra dans le mal qui le ronge les accès de désespoir qui dévorent les amoureux éconduits. C’est en cela que le personnage et l’histoire de Caleb nous captivent : malgré le peu de sympathie que l’on éprouve pour l’homme, malgré l’agacement que peuvent provoquer ses excès, il est porteur de l’irrationalité profondément humaine qui s’empare de ceux qui aiment.

L’amour peut-il être un antidote à la mélancolie ? Caleb lui-même le sait, après toutes ces années : ce n’est plus cette Claire qu’il a connue quelques semaines à peine qu’il regrette. Ce sont ces moments, les premiers et les seuls, où, tout entier à son amour, il a oublié son inquiétude de l’existence. Ces moments de présence pleine et entière à sa propre vie, il n’imagine pas pouvoir les revivre autrement. « Qui, comme elle, me fera oublier cette impression de vide et d’ennui qui me rend étranger à ma vie ? » demande Caleb à Blanche déjà amoureuse. Et le lecteur sait bien que pareille mission est trop grande pour quiconque, Claire comme tout autre, mais que répondre à un homme qui rêve ?

Ankylosé est un premier roman qui n’en a pas l’air. Histoire d’un homme d’expérience, elle semble émaner d’un auteur expérimenté. Le style est précis, parfois trop ; le verbe est généreux, parfois trop. Mais cette cascade maîtrisée de mots rassemble la force nécessaire pour charrier un récit de passions humaines. Et il nous embarque, ballotés, heurtés, dans le flot puissant d’une âme meurtrie.

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Ankylosé

Écrit par Isaac Franco Cohen
Roman
La Muette, 2015, 127 pages