Avec le premier tome de sa trilogie, Virginie Despentes nous propose un portrait compatissant et désabusé d’une France en crise.

Ouvrir les pages d’un roman, c’est inévitablement s’ouvrir à d’autres perspectives : il y a, en creux, celle de l’auteur, mais celles aussi de son ou de ses personnages. Chacune d’entre elles peut contenir une différente manière d’appréhender le monde, et s’y retrouver confronté… eh bien, c’est tout l’intérêt et le sel de lire de la fiction. Peut-être la vision des choses proposée par le roman vous indignera-t-elle, peut-être vous surprendra-t-elle, peut-être vous touchera-t-elle ?

Si le roman que vous tenez entre les mains se trouve être Vernon Subutex, le corrosif récit aux multiples perspectives de Virgine Despentes, l’indifférence ne fera en tout cas pas partie de vos réactions. Dans son portrait explosif, vertigineux et décapant d’une France en crise, l’auteure de King Kong Théorie donne la voix à une multitude de personnages aux opinons drastiquement différentes l’une de l’autre, et pousse ses lecteurs dans leurs retranchements moraux et politiques.

C’est avec une victime de la crise économique que son roman débute. Autrefois disquaire, Vernon a dû fermer boutique à cause de la numérisation de la musique, et demeure depuis sans emploi. Trop vieux pour apprendre un nouveau métier ou pour changer, il n’a plus de sources de revenus, juste des amis qui acceptent de l’héberger quelque temps. Nous le suivons, en pensées et en actes, alors qu’il tente de faire son chemin, de canapés dépliants aux lits d’appoint jusqu’aux bancs publics sur lesquels il finit par atterrir. Despentes a le chic pour nous faire comprendre les mécanismes de ses pensées, pour adopter sa voix — bref, pour nous mettre dans la peau du personnage. Nous ne sommes peut-être pas comme lui, mais par simple réaction d’empathie, on peut se reconnaître dans sa personne. Ce qui rend d’autant plus effrayant le chemin emprunté par Vernon à travers le roman : on frissonne devant la facilité avec laquelle un homme jouissant par le passé d’une position relativement confortable dans la société glisse inéluctablement vers la mendicité.

Tout en offrant un témoignage d’un sujet finalement peu abordé par la littérature populaire, le personnage de Vernon sert également de fil rouge au récit. C’est lui qui nous amène par son parcours chez les différentes personnes qui l’hébergent à Paris à rencontrer une masse diverse de personnages. Ses amis, bien sûr – pour la plupart des amateurs de musique, qui après avoir connu les joies d’une jeunesse rock'n' roll, vivent maintenant avec leurs rêves défraîchis et le poids des années –, mais aussi toute une faune variée de personnages hauts en couleur : ex-stars du porno, bourgeois oisifs, traders, prolos alcooliques, sans abris, etc. Sans surprise, Despentes ne détourne pas son regard des personnes en périphérie de la société, mais, au contraire, l’oriente vers elles : il est question dans Vernon Subutex de gens en prise avec l’alcoolisme, la drogue, la précarité et j’en passe. Le portrait qui nous en fait est tout à la fois, pathétique, drôle, humain et poignant.

À travers cette galerie de personnages, c’est aussi à différentes manières de penser que Despentes s’attaque. Chacun d’entre eux à sa manière d’envisager les choses, et la parole leur est donnée à tous, même si leurs vues politiques et éthiques sont drastiquement différentes de celles de l’auteure. Concrètement, cela signifie que parmi les multiples voix qui s’expriment dans le roman, l’une d’elles appartient à un personnage qui battait régulièrement son ex-femme. Il nous explique au détour d’un chapitre que cette violence est quelque chose qu’il a en lui et que, malgré ses meilleurs efforts, il n’est pas parvenu à s’en défaire. Ailleurs dans le livre, un autre personnage se lance dans une terrible diatribe raciste visant un large nombre de minorités, qu’il blâme pour la plupart des problèmes qui existent en France.

Il aurait probablement été facile pour Despentes de se contenter d’une vision manichéenne de ces personnages, sous la forme d’une condamnation pure et simple. Mais en choisissant de nous donner un accès sans filtre aux pensées de ses personnages, elle a clairement voulu nous confronter à une réalité plus complexe, celles d’êtres humains ayant chacun leur lot de souffrances, leur part de lumière et leur part d’ombres. Certains sont de toute évidence de meilleures personnes que d’autres, mais tous autant qu’ils sont, restent persuadés d’avoir de bonnes raisons d’agir et de penser de la sorte. Il ne s’agit pas d’excuser leurs préjudices, ou de les absoudre de leurs actions, mais de considérer la réalité de leur humanité dans sa globalité, vulnérabilités et vices compris.

Cette approche s’avère bien sûr particulièrement déstabilisante et dérangeante, d’autant plus que le bouquin se refuse à condamner explicitement ses personnages. C’est à nous qu’il appartient de le faire – une façon pour Despentes de responsabiliser son lecteur et de le pousser à prendre en considération les manières de penser de chacun, l’origine de leur idéologie, etc. Les idées progressistes de l’un ne prennent pas forcément le dessus sur les idées réactionnaires de l’autre – tout est prononcé par les personnages avec la même conviction. Il n’y a pas de vainqueur dans les dialogues. Il est ainsi fort possible que votre lecture de Vernon Subutex diffère grandement selon que vous soyez féministe ou non, de gauche ou de droite, etc. Quoi qu’il en soit, cette masse d’opinions discordantes risque de vous bousculer. Virgine Despentes ne peut, et ne veut pas laisser indifférent, et la vision qu’elle propose d’une France remplie de perspectives contradictoires a de quoi bouleverser les esprits.

Bien sûr, sa perspective à elle ne s’efface pas complètement : celles et ceux familiers de ses essais reconnaîtront en filigrane sa pensée. Ses idées sur la pornographie, le racisme, la prostitution, le genre sont bien là, mais s’introduisent de manière détournée, à travers des voix très différentes de la sienne. Ses prises de position se devinent, même si elles ne nous sont pas martelées incessamment.

Elle a toujours l’art du bon mot qui fait mouche, de la réplique ou de la description courte, mais décapante qui vous sape le moral en moins de temps qu’il en faut pour la lire. Ses phrases peuvent être drôles, pleines de compassion, mais aussi pleines de colère, et font de son roman une lecture émotionnelle. On regretta seulement que les deux tomes qui suivront ne possèdent pas tout à fait la même force. La plume de Despentes y est tout aussi acérée, mais le sentiment de redite, couplée avec une intrigue beaucoup moins vraisemblable, en ont diminué l’impact.

Cela n’enlève cependant rien à l’importance de ce premier volet. Vernon Subutex est un roman qui frappe fort là où il (ne) faut (pas) : partout, en vous, en moi, dans la France d’il y a trente ans, dans celle de maintenant et dans celle qui s’annonce. Un coup de poing littéraire.

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Vernon Subutex

Écrit par Virginie Despentes
Grasset, 2015
397 pages