À l'occasion de la sortie à la fin de l’année du nouvel album des Hommes-Boîtes, La Copie d'un autre (Gnignignignigni), cet article revient sur les étranges liaisons qui se tissent parfois entre un fan et son idole – ici, en l'occurrence, le chanteur du groupe : Carl.

Samedi 6 juillet 2019. Je suis allongé sur mon lit, pensif. Des vêtements sales, des biscuits à moitié écrasés et des livres à moitié lus jonchent le sol de mon appartement. Je me retiens vaguement de faire pipi.

Soudain, mon téléphone vibre, me tire de ma rêverie, me contraint à me lever. Je me dis : « Ça a intérêt à être super important. »

C’est Lisa. Elle me demande si je vais voir Carl ce soir. C’est plus un rappel qu’une demande, en vrai. Elle sait que je vais aller voir Carl ce soir. Elle sait aussi que j’avais oublié qu’il venait. Carl. Ce soir.

Ma vie se remet en ordre à partir du moment où je me souviens que ce concert m’attend. Je me lave, enfile un slip et me cuisine une omelette. Ma réaction n’a rien d’étonnant. Cela fait bientôt 10 ans qu’à chaque fois que j’en ai l’occasion, je me rends mécaniquement à ses concerts.

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Je suis dans le bus 32, j’ai 15 ans, une mèche devant les cheveux et un magazine à la main. C’est une longue journée d’école qui se termine. L'âge ingrat s'éternise. Je traîne une histoire d’amour anxiogène, je me sens mal chez mes parents, je croupis dans ma chambre. Je rêve de m’enfuir de mon corps et de voler celui d’un autre.

J’ouvre le magazine. C’est une publication gratuite, Rif Raf, que j’ai ramassée chez le disquaire. Sur la couverture, des dessins d’animaux bizarres, comme griffés sur le papier, ont attiré mon attention. Je lis qu’il s’agit de l’œuvre d’un type diplômé d’école d’art qui s’est lancé dans la chanson française et qui sort son premier album. Instinctivement, j’ai envie de le haïr.

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J’ai rendez-vous avec Lisa à l’endroit où se donne le concert. C’est à côté de chez moi, mais je n’y suis jamais allé. Le lieu ne porte pas de nom. La seule information que je possède, c’est l’adresse.

Je me retrouve finalement dans une minuscule cour, à l’arrière d’une maison familiale. L’espace est saturé, tout le monde a l’air de se connaître. Je retiens ma respiration en attendant Lisa. Elle arrive.

La foule se referme sur nous. Je respire.

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18 juin 2011. Je poste ma première vidéo sur YouTube. C’est une chanson qui parle de se peigner les cils en arrière comme une chevelure de boucher. Je décide d’écrire les paroles sur un fond noir et de les laisser défiler. En vignette, je mets l’image de Simone Mareuil qui se fait découper la paupière dans Un chien andalou. Je suis fasciné par le résultat.

Depuis deux ans, je ne rate pas un seul numéro de Rif Raf. Depuis deux ans, j’écoute le premier album de Carl en attendant le second.

Ce sont des rituels que je ne partage avec personne dans mon entourage. Je me sens à la fois isolé et fortifié par cette mystérieuse culture que je balade dans mes écouteurs, dans mon sac à dos, dans ma tête nuit et jour. Internet seul connaît mon obsession. Je décris sur un blog mes petites journées nazes, essayant par là de leur conférer un semblant d’épaisseur.

Un jour, une fille commente un de mes articles. Elle me dit qu’elle aussi adore Rif Raf. C’est Lisa.

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La fascination confine à l’inaction. Elle paralyse. Trop souvent, elle décourage.

C’est une conversation récurrente dans ma vie, comme le sont les figures de Carl et de Lisa, que celle sur la vertu du fanatisme dans un contexte de starification. C’est dur de parvenir à être honnête à propos de ces sujets.

Certes, il y a le système capitaliste. Certes, il y a le culte de la personnalité. Certes, l’idéalisation a toute sorte de conséquences néfastes sur la psyché.

Mais les images que j’ai construites autour de ces personnes m’aident à me sentir moins seul. À force de petits mensonges, elles ont fini par faire partie de ma personnalité. Elles m’ont détaché du monde pour mieux m’en protéger.

Puis Carl, personne ne le connaît, non ? Ce n’est pas vraiment une star, si ?

Mon Dieu, faites qu’il n’en devienne jamais une. Faites que personne ne le connaisse jamais. Pour garantir son anonymat, je ne dois jamais en parler.

J'enterre son CD dans le fond du jardin. Surtout, que personne ne le découvre.

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« Les animaux, c’est des tuyaux avec de la viande autour. » Carl a disparu, il ne reste que les Hommes-Boîtes. Je regarde, une bière à la main, sa dernière mue. Il est entouré d’Emmanuel Coenen, tout sourire à la basse, et de Pascal Matthey qui bidouille des rythmes sur son synthétiseur. Ils grisonnent tous. Ils ont l’air de papa épanouis.

Photo de fabonthemoon

Carl présente quelques nouveaux morceaux, en rejoue quelques anciens et s’époumone sur du Jean-Jacques Goldman. Le set est entrecoupé d’enregistrements très courts et grésillants.

Il y parle à son enfant. On y entend le chant des oiseaux. Le bruit des canards. Le rire d’une chorale.

Ça ne me touche plus comme quand j’étais adolescent. Je n’arrive pas à raccrocher mon expérience à ces paroles froides et solaires qui semblent toujours évoquer soit la paternité, soit la vie de famille, soit une certaine nostalgie à laquelle je ne peux pas encore prétendre.

Je fume maladroitement une cigarette, gêné par tous ces corps si proches qui forment le public. Lisa se tourne vers moi et murmure : « Mon dieu, regarde cette petite fille qui danse ! » Je réponds : « Adorable. »

Nous sommes attendris.

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Il y a ce concert à Namur où Carl me demande quelle chanson de l’album est ma préférée. Je réponds « Promenade », alors il écrit sur mon CD « Bonne promenade », puis m’envoie balader.

Il y a le moment où je pleure à chaudes larmes en l’écoutant chanter l’histoire d’un homme transparent qui se fait virer de son boulot. Je suis seul sur la mezzanine d’une jolie salle du Botanique que je découvre pour la première fois.

Il y a son dessin de chien, affiché dans ma chambre chez mes parents. Je l’adore. Maman dit que ça fait psychopathe.

Il y a cette soirée où je me retrouve juste devant la scène à hurler dans un micro qu’il me tend. C’est toujours Carl, mais déguisé. Ça s’appelle Facteur Cheval.

Marion m’attend sur le côté, elle me sourit à la fin du concert. Je crois qu’elle a apprécié.

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Il fallait l’audace de Marion et le jeu du hasard pour que j’ose aborder Carl Roosen, en chair et en os, sans rien à lui faire signer, sans même trop lui parler de musique.

C’est à un festival de microédition à la Friche que ça se passe. Je cherche Marion qui a (encore) disparu. Je tourne la tête dans tous les sens, un peu agacé, avant de la retrouver. Elle discute avec Carl et me pointe du doigt. Le feu me monte aux joues.

Nous discutons. Nous sommes en train de discuter. Je dis quelque chose, il répond, Marion fait une blague. Lisa nous rejoint avec Éric. Nous allons boire des coups. Nous buvons des coups. Carl me paie un coup. Un coup.

Quand nous nous recroisons plus tard, nous nous faisons un timide signe de la main.

« Bonjour, Carl. »

*

En revenant du concert, je me sens serein. Le désordre de mon appartement m’attend comme un animal de compagnie sage. Je me dis que j’ai hâte que l’album sorte.

Après Carl,

Après Carl et les Hommes-Boîtes,

Après Facteur Cheval,

Après JÉRÉMY L’ENFANT ATOMIK1,

C’est encore sous un nouveau nom, sur un nouveau label, avec les mêmes personnes et des nouvelles choses à dire que Carl revient.

Malgré une presse dithyrambique, un paquet de fans névrosés (moi, Lisa,... Thierry Van Hasselt ?) et une belle carrière dans la musique, l’argent fait encore défaut aux ambitions de mon chanteur préféré.

Si tout se passe bien, La Copie d’un autre devrait sortir d’ici la fin de l’année sur Gnignignignigni. En attendant, n’hésitez pas à écouter, partager et financer le projet.

En savoir plus...

 

La Copie d’un autre

Les Hommes-Boîtes

Gnignignignigni, 2019


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