Dernièrement Sony a présenté la première pièce musicale composée par un robot. L'occasion de se reposer ces questions essentielles : la musique, c'est quoi ? Et toi, t'es qui ?

Daisy, Daisy, give me your answer do.
I'm half crazy, all for the love of you.
It won't be a stylish marriage.
I can't afford a carriage.
But you'll look sweet,
Upon the seat,
Of a bicycle built for two.

Vous reconnaissez ? Pas facile. Je vous aide : ça se passe en 2001, une année qui à l’époque du film appartient à un avenir lointain, dans lequel les hommes partent à la conquête de l’espace, dans des vaisseaux meringues conduits par des robots, à la recherche de parallélépipèdes noirs obscurs. C’est bon, vous l’avez ? Cette chansonnette est le dernier message de HAL, dans 2001, l’Odyssée de l’espace. Quelques paroles chantées, d’une voix lancinante et mourante, par une intelligence artificielle devenue meurtrière qui, avec ces quelques mots, veut croire et proclamer son humanité. Tout un symbole. De la musique pour humaniser. Kubrick était un visionnaire.

Fin septembre, le laboratoire de recherche CSL de Sony a mis en ligne cette vidéo :

Imaginons que vous n’ayez pas vu le titre de la vidéo. À quelques détails près, vous pourriez croire qu’il s’agit de l’enregistrement remasterisé d’un morceau perdu des Beatles, qu’ils n’ont pas jugé bon de sortir sur Sergeant Pepper. Ou une face B planquée des Beach Boys. Ou, plus actuel, le dernier single de Phoenix. Vous pourriez avoir raison, inestimable mélomane et fin connoisseur musical que vous êtes. Mais non, pas cette fois-ci. Vous vous seriez fait eus. Par la machine. Satanée machine.

Ce morceau n’est l’œuvre de personne. Il a été créé par un programme « intelligent » appelé Flow Machines. À partir de la base de données concoctée par les chercheurs de CSL, le programme a analysé pas moins de 13 000 lead sheets, partitions de base qui répertorient la mélodie et l’harmonie d’un morceau, de styles différents (pop, jazz, bossa nova, etc.). Aux manettes, un compositeur, Benoît Carré, n’a eu besoin que de quelques clics pour choisir le style de musique et assembler automatiquement avec un autre programme – Rechord – les différents blocs sonores sélectionnés par l’IA. En résumé, l’humain choisit le style, écrit les paroles et arrange le morceau. Le programme fait le reste. Tout le reste. Pour un résultat bluffant de réalisme.

Sans le savoir, Flow Machines apporte une nouvelle brique à l’édifice commencé il y a plus de cinquante ans. Résumé accéléré. Dès 1952, un autre compositeur français, Jean-Jacques Perrey, commence à réaliser les premiers enregistrements de musique électronique. Avec l’ondioline, instrument cousin du mellotron, puis le synthétiseur Moog (il possédait le deuxième exemplaire produit), il parvient à recréer en direct les sons d’autres instruments. La machine imite déjà les musiciens.

À la même période, Terry Riley lance les bases de la musique répétitive moderne : à l’aide de bandes magnétiques, il passe en boucle le son immédiatement enregistré. La machine imprime et répète à l’infini, seule. Saut dans le temps : trente ans plus tard, c’est désormais l’humain qui se prend pour une machine. Le funk et le disco dépoussièrent le vocoder, vieux de cinquante ans, et font passer les chanteurs pour des robots. Fin des années 1990, début des années 2000, sur les traces de Moroder, Clinton et Bambaataa, alors que la techno a définitivement élevé les machines au rang de stars planétaires, deux jeunes Frenchies poussent le vice plus loin et font le pari risqué de se déguiser en robots. Les deux automates font oublier feus Bangalter et Homem-Christo et sont tellement ancrés dans la culture pop moderne que leur dernière réalisation, Random Access Memories, sera reconnue comme l’album le plus humain jamais réalisé par des robots. Un comble. Enfin, paroxysme de l’aliénation de la musique par les machines, le producteur Squarepusher, compagnon de route d’Aphex Twin, créé un groupe composé de vrais robots, Z-Machines. À ce stade, la musique est encore composée par un humain, avant d’être jouée intégralement par des machines.

Il ne manquait plus qu’une étape : donner les clés du studio à une machine. Avec Daddy’s Car, c’est chose faite. Il faut reconnaître la prouesse technique et saluer les progrès accomplis en soixante ans. Mais ne faut-il pas s’en inquiéter aussi ? Dans Terminator, l’intelligence artificielle créée pour gérer l’arsenal nucléaire américain, Skynet, est activée en 2017. Avec toute l’actualité de 2016, comment ne pas croire que la fiction puisse devenir réalité ? Vous n’y croyez pas ? Mars 2016 : AlphaGo bat 4 à 1 le champion du monde de go Lee Sedol. Juillet 2016 : Uber met en circulation quatre voitures sans chauffeur à Pittsburgh. Octobre 2016 : la Nightmare Machine du MIT s’inspire des peurs de « cobayes » humains pour créer des paysages et portraits horrifiques. Novembre 2016 : deux ordinateurs du programme de recherche en IA et deep learning Google Brain réussissent à communiquer entre eux en créant leur propre langage algorithmique… indéchiffrable par l’humain.

Jeu, mobilité, peurs, communication. Sans oublier la domotique, dans laquelle l’internet des objets fait des merveilles. L’IA gagne du terrain, sans que personne ne s’en soucie. Au contraire, on attend son essor de pied ferme. Le mois dernier, une étude de l’agence spécialisée IDC annonçait que les gains réalisés dans le monde grâce à l’IA passeraient de 8 milliards de dollars en 2016 à 47 milliards en 2020. Chatbots, recherche médicale, modèles biologiques, main d’œuvre automatisée, modèles prédictifs… Tout y passe, avec des possibilités illimitées. Et, alors qu’on croyait la création intellectuelle et artistique préservée, Daddy’s Car redistribue les cartes.

Regardez cette courte vidéo. Michio Kaku est un théoricien physiciste américain d’origine japonaise – le pedigree idéal pour tout expert en robotique et IA. En deux minutes, il vous explique que les machines intelligentes vont bouleverser le devenir économique et social de l’homme. Ceux qu’il nomme de manière un peu simpliste les blue collar workers perdront tous leur travail, sans exception, c’est inévitable et peu surprenant. Regardez déjà toutes les caisses automatiques chez Delhaize… En revanche, tous les métiers non-répétitifs, fondés sur la création et l’intellect, survivront. Kaku estime donc que le salut de l’homme réside dans une forme de « capitalisme intellectuel », qui s’appuie sur le sens commun et la force de l’esprit humain, qu’une machine ne pourra jamais reproduire.

On a envie d’y croire. La création au sens large fait en effet désormais plus de chiffre que les industries manufacturières. Kaku reste optimiste et prend l’exemple du rock en Angleterre, qui crée plus de richesse que le charbon. Mais a-t-il entendu Daddy’s Car ? Une machine peut désormais créer un single de toutes pièces, sans effort, sans instruments, sans artistes. Prenez un informaticien, un ordinateur et une database, ils pourraient faire aussi bien que les Beach Boys et vous sortir le prochain Pet Sounds. Quand on connaît la simplicité apparente de cet album et l’impact qu’il a eu sur la musique populaire du XXe siècle…

Sans tomber dans la paranoïa, il ne faut pas être naïf. Les nouveaux hits qui excitent aujourd’hui nos gentilles têtes blondes suivent une rythmique on ne peut plus simple. Qu’il s’agisse d’EDM, de R&B, de trap ou de synth-pop, les courants de musique les plus mainstream et qui vendent donc le plus ont déjà adopté la routine de l’automatisme. Qui peut croire une seule seconde que des majors se priveront des possibilités offertes par la « musique artificielle » ? Je parlais le mois dernier du single et du format mp3, qui ont tué le hip hop. Que les grandes écuries du son s’emparent de l’IA et c’est la musique pop qui crèvera. D’ailleurs, petit rappel : Daddy’s Car n’a pas été créé par un ado boutonneux dans le garage de son père, mais bel et bien par Sony…

Dans son Cycle des robots, Asimov énonce les trois lois fondamentales de la robotique :

  1. Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, en restant passif, permettre qu’un être humain soit exposé au danger.
  2. Un robot doit obéir aux ordres qui lui sont donnés par un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi.
  3. Un robot doit protéger son existence tant que cette protection n’entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi.

Je serais bien tenté d’ajouter une quatrième loi : un robot sait que le silence est d’or et doit en toute circonstance se conformer à ce principe. D’ici à ce qu’on adopte cette loi, je te pose une question, à toi qui n’es pas un robot : pourquoi aimes-tu la musique ? Parce que c’est juste une bonne combinaison de sons et de silences, agencés dans le temps (rythme) et dans les fréquences (hauteur) ? Ou as-tu besoin de savoir que la musique est le fruit d’une réflexion, une création, la retranscription sonore d’un vécu, le partage d’une émotion ? N’est-elle pas pour toi l’expression la plus simple de la liberté, cette liberté qui fait ce que nous sommes, des femmes et des hommes ? Derrière chaque musique se cache un être libre. Si un robot avait créé le Concerto d’Aranjuez, pleurerais-tu ? Si une machine avait écrit cette chronique, y croirais-tu ?