Retourne-toi dans ta tombe, Beethoven, Chuck arrive ! Passe la nouvelle à Tchaïkovsky.

Les hommages n’ont cessé d’affluer depuis la mort de Chuck Berry, 90 ans au compteur, auteur d’une trentaine de classiques absolus et ancêtre dont la descendance s’est éparpillée sur toute la planète rock’n’roll.

Tout ou presque a été dit. Les riffs, l’intro inégalée de Johnny B. Goode, la Duck Walk… Faut-il ajouter du commentaire au commentaire ? Difficile pourtant de ne pas rendre un hommage discret à celui par qui tout a commencé, le véritable père fondateur du rock, plus sans doute que d’autres respectables pionniers.

Venu du blues, il a dès Maybellene inventé la forme canonique du rock. Comme beaucoup, c’est par le biais des premiers disques des Beatles et des Rolling Stones que je l’ai découvert puisque la vague Brit Pop des sixties puisa allègrement dans ses compositions devenues depuis des incontournables : Roll Over Beethoven ou Rock’N’Roll Music pour les Fab Four, Come On, Little Queenie, Carol, Around and Around et tant d’autres pour les Pierres Qui Roulent, sans oublier les Small Faces (Almost Grown), les Yardbirds (Too Much Monkey Business) ou les Kinks (Beautiful Delilah). Dans la France gaullienne et corsetée du début des années 1960 où l’anglais n’avait guère droit de cité, Johnny, Eddy et autres ont également adapté avec plus ou moins de bonheur la plupart de ses succès. La dette est immense et les reprises innombrables, signe d’une indémodable vitalité.

Dispensateur de bonheur, incroyablement doué pour des mélodies dépourvues de complexité mais diablement efficaces, Chuck a fait danser les sweet little sixteen et les teenage boys du monde entier. Il est en outre une source d’inspiration : si Back in the USA va inspirer aux Beatles l’amusant Back in the USSR avec cependant une toute autre mélodie, les Beach Boys adaptent Sweet Little Sixteen pour en faire Surfin’ USA.

Des riffs accrocheurs, des accords simples, une vraie bonne humeur ! Ses textes n’ont l’air de rien mais sont de petits bijoux qui racontent la vie quotidienne de la jeunesse américaine : un jeune homme qui, à cause d’une ceinture de sécurité récalcitrante, n’arrive pas à conclure lors d’une balade en voiture avec sa dulcinée (No Particular Place to Go), la journée mécaniquement harassante d’un écolier (School Day), la jalousie d’un jeune homme apercevant sa future fiancée avec un autre par la vitre d’un autobus (Nadine), le phénomène des premières groupies (Sweet Little Sixteen) ou les premiers pas d’un couple de jeunes mariés de Louisiane (You Never Can Tell, au refrain français plaisamment fataliste : « C’est la vie ! » La chanson sera reprise avec succès par Emmylou Harris, puis connaîtra une nouvelle vie au cinéma dans une séquence-culte du Pulp Fiction tarantinien).

L’écriture se fait faussement naïve comme dans Memphis Tennessee où l’on ne comprend qu’à la fin que le personnage qui parle de « Mary » évoque  en fait sa petite fille de six ans que son épouse a emmenée avec elle après la rupture.

Tant de petites perles qui nous rappellent que Chuck Berry était aussi un homme cultivé, grand lecteur de poésie comme l’a révélé sa fille Ingrid (excellente chanteuse et harmoniciste, Chuck était aussi un grand fan d’Ingrid Bergman).

L’humour est très présent aussi, souvent grivois et à double sens, explicite comme dans My-Ding-A-Ling, dernier gros succès de Chuck ou encore dans Reelin’ and Rockin’, irrésistiblement drôle, qui clame que le sexe est un plaisir sain à consommer sans modération. Ses prestations scéniques témoignent d’ailleurs de sa décontraction, de son sens de la scène et de sa complicité avec le public comme dans la séquence proposée ci-dessous où il joue magnifiquement de sa panoplie gestuelle et de sa silhouette dégingandée.

Chuck Berry n’est plus mais il nous laisse un dernier cadeau : un album sobrement intitulé Chuck qu’il mitonnait depuis longtemps et qui devrait sortir en juin de cette année.

Wow ! Roll Over Beethoven, tell Tchaïkovsky the news !