Sur le papier, Hamilton : An American Musical semble trop fantaisiste pour fonctionner. Et pourtant, l’auteur Lin-Manuel Miranda a construit une œuvre dense et grandiose.

Une comédie musicale consacrée à Alexander Hamilton (un des « pères fondateurs » des États-Unis d’Amérique), interprétée par un casting principalement composé d’Afro- et de Latino-Américains et avec pour genre musical central le hip-hop ressemble plus au projet extravagant qu’un prof d’histoire mettrait en place pour tenter vainement d’intéresser ses élèves à son cours qu’à une prestigieuse production de Broadway. Que l’ensemble tienne la route est une surprise, mais qu’Hamilton soit devenue l’une des comédies musicales les plus célébrées de tous les temps tient du miracle. Récompensé par une multitude de Tony Awards et le prestigieux Pulitzer, Hamilton est un succès critique et public et le genre de phénomène qui n’arrive qu’une fois par décennie.

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Lin-Manuel Miranda.

Sa popularité est telle que l’auteur de ces lignes s’est plus ou moins résigné à l’idée qu’il ne verrait jamais le spectacle de son vivant, faute de places disponibles. À défaut de pouvoir écrire sur la comédie musicale elle-même, il reste donc l’album. Si les enregistrements de comédies musicales se révèlent souvent des expériences incomplètes, le double album d’Hamilton se suffit à lui même : la puissance du texte et de l’interprétation est suffisante pour en saisir le propos et l’intrigue principale; le reste appartient à l’imagination de l’auditeur. Lin-Manuel Miranda, auteur et principal interprète, a construit une œuvre dense et grandiose qui s’apprécie pleinement, même sous cette forme partielle.

Comme son protagoniste, une tête brûlée qui utilise ses exceptionnels talents d’écriture pour s’élever dans la société, Miranda a pour ambition d’impressionner, en démontrant constamment ses talents de parolier et de compositeur. Le troisième titre de l’album, My Shot, en est probablement la meilleure démonstration : dans ce maelström musical, Hamilton expose ses ambitions et dévoile sa verve, où chaque tournure de phrases possède un double, voire un triple sens. Pendant l’écoute de l’album, la moitié du plaisir tient à ses exaltantes compositions musicales, mais l’autre moitié naît de la décortication des multiples significations du texte.

Miranda ne réinvente pas pour autant le rap. Ses influences se situent plus du côté de la culture hip-hop des années 1990 que des expérimentations de Kendrick Lamar. Ce qui fait d’Hamilton une œuvre hors normes, c’est son mélange avec la comédie musicale qui, loin d’être laborieux, est parfaitement organique. Les dialogues chantés ne sont éloignés des conversations de l’époque que dans leur forme, le rap permettant de les réinvestir de leur actualité et de leur énergie. C’est non seulement le langage du peuple, mais aussi celui des politiciens, les battles de rap se substituant aux joutes verbales auxquelles se livraient sénateurs et autres délégués.

L’album n’est pas exclusivement composé de morceaux rapés, il s’agit plus d’un patchwork de multiples types de musique dans lequel le hip-hop occupe un rôle pivot. On retrouve bien sûr des traces d’autres comédies musicales, comme Jesus Christ Superstar ou In the Heights (la précédente création de Miranda), mais des genres plus divers se mêlent aux rimes rapées par les personnages. « Le roi de Grande-Bretagne, Georges III, fait notamment quelques apparitions, le temps d’entonner des ballades pop-rock qui donnent leur sens d’origine au terme british invasion1, puisqu’il s’exprime sur la perte de son Amérique aimée.

Dans leur performance vocale, les interprètes s’adaptent avec aisance à ces changements de registres musicaux, comme aux nombreux changements de ton : les passages humoristiques et les moments tragiques qui traversent Hamilton sont interprétés avec la même ardeur. Il y a un vrai sentiment d’urgence dans leur prestation et chaque scène de ce récit historique est rendue vibrante et importante. Même lorsqu’il s’agit de parler de l’économie politique du XVIIIe siècle, Hamilton parvient à trouver une approche qui rendra son sujet irrésistible.

Les États-Unis évoqués par la comédie musicale sont une nation en crise identitaire, traversant d’abord les épreuves d’une révolution qui ne pouvait plus attendre, pour ensuite être confrontée, une fois l’indépendance acquise, aux difficultés de construire un pays. Hamilton n’attache pas beaucoup d’importance à la fidélité historique, cherchant plutôt à trouver une résonance actuelle dans le passé tumultueux de ses personnages, partagés entre leur responsabilité personnelle, leur désir de liberté et leurs ambitions politiques.

La diversité du casting renvoie à une volonté de réinscrire leur histoire (avec un petit et un grand « h ») dans un cadre contemporain, car le récit d’Hamilton est avant tout celui d’immigrés luttant contre l’oppression. Pour reprendre les propos d’un des producteurs, Hamilton est « une histoire de l’Amérique d’avant, racontée par celle de maintenant ».

En savoir plus...

Hamilton : An American Musical Écrit par Lin-Manuel Miranda Avec Miguel Cervantès, Joshua Henry, Samantha Marie Ware, Karen Olivo, Jonathan Kirkland Atlantic Records, 2015

  1. On qualifie souvent de british invasion l’arrivée dans l’Amérique des années 1960 de multiples groupes pop/rock anglais : The Beatles, The Rolling Stone ou The Kinks.