Long live the Man with the deep golden voice !

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Écoutez sans préjugés, disait le titre d’un album de George Michael. Pas facile dans le cas de Dick Rivers tant une presse paresseuse s’est acharnée à le figer dans de sempiternels clichés : la banane (qu’il n’a pourtant jamais arborée), les santiags (allègrement confondues avec les boots) et autres grigris de la panoplie du parfait rocker. Même le sympathique personnage de Didier l’Embrouille (« plus grand fan de Dick Rivers après Dick Rivers lui-même »), créé avec les meilleures intentions par Antoine de Caunes pour Canal +, aura en définitive favorisé sa caricature, celle d’un pionnier du rock français qui n’aurait pas su mener sa barque aussi bien que les deux autres de la Sainte-Trinité yé-yé, à savoir Johnny et Eddy1.

Les médias l’ont passablement snobé, voire moqué, la vanne récurrente des machines à débiter des conneries sévissant dans les talk-shows étant de traduire littéralement son pseudonyme en « rivière de bites », démontrant ainsi leur parfaite ignorance de la syntaxe anglaise.

Cinquante-trois ans de carrière, des hauts et des bas, des choix heureux ou moins, des réussites et des échecs, mais quoi de plus normal pour quelqu’un qui considère la musique comme une aventure et aime prendre des risques ?

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À ceux qui le ramènent toujours à ses débuts, période Twist à Saint-Tropez2, il faudrait rappeler qu’il y a dans la longue carrière du rocker niçois des choses bien surprenantes, très éloignées des clichés habituels. Une période rythm’n’blues, des albums en anglais (dont l’excellent Holly Days in Austin composé de reprises de Buddy Holly), un album déroutant écrit par Gérard Manset (l’Interrogation). Des périodes d’ombre, mais toujours le rocker surnage et revient de manière inattendue. Quelques prestations d’acteur aussi3.

Et depuis quelques albums, c’est une nouvelle génération qui le découvre et compose pour lui. Toujours un peu boudé par dans certaines émissions, il a la cote auprès d’une presse de connaisseurs séduits par sa persévérance. Ses derniers albums, l’Homme sans âge (composé par Joseph d’Anvers) et Mister D, ont eu les faveurs de la critique mais ont peut-être aussi déconcerté les fans de la première heure, ceux qui adorent le rocker-crooner. Le dernier-né, Rivers, pourrait mettre tout le monde d’accord.

Secondé, comme pour l’album précédent, par le talentueux multi-instrumentiste et parolier Oli Le Baron et bénéficiant du soutien d’une belle brochette de fines gâchettes formant un véritable groupe, Dick Rivers livre un album équilibré alternant les styles et les genres. Se cherchant un peu depuis qu’il a adopté un look à la Johnny Cash plus en phase avec son évolution country blues, Dick est sans doute en train de réussir un virage amorcé depuis le Mauvais Joueur et de résoudre la quadrature du cercle : toucher un nouveau public sans s’aliéner l’ancien.

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Inattendu lorsqu’il reprend magistralement les Rois serviles de Georges Moustaki ou Ô Marie de Daniel Lanois, il adapte aussi une superbe chanson de Dylan, Make You Feel My Love  pour en faire une de ces ballades dont il a le secret (L’amour m’attendait là).

Le rock pur et dur n’est pas absent et Dick réveille les chaumières, montrant qu’il est dans le Rôle du rock, laissant tonner les guitares « comme une onde de choc ». Sonorités plus fifties pour Paris-Vintimille, une réussite totale où le phrasé riversien se déroule au rythme d’un train d’enfer tandis que sur Jeanne et Henri, les guitares commencent par une intro à la My Generation avant d’épouser les méandres d’un récit désabusé sur la mort des souvenirs.

Titre-phare particulièrement catchy, Pas de vainqueur colle tristement à l’actualité d’une planète déboussolée dans une sarabande infernale où se mêlent entre autres banjo, mandoline et violon. Les Herbes hautes (ma préférée ?) nous rappelle que les histoires d’amour chantées par Dick se nimbent souvent de nostalgie.

L’orchestration est particulièrement soignée, l’accompagnement très diversifié (mention spéciale à l’harmoniciste) sait se faire subtilement dépouillé pour mettre en valeur l’atout majeur du disque : la voix de Dick Rivers. Ce timbre chaud, immédiatement reconnaissable au fond duquel demeure une nuance de tonalité méridionale, comme un arôme de vin indéfinissable. Il faudra quand même un jour se rendre compte que c’est l’une des plus belles voix de la chanson française, servie par une diction impeccable : grave, sombre mais chaleureuse, elle n’a cessé de se bonifier avec le temps4, et jamais sans doute autant que dans cet album, n’a-t-on si bien senti la profonde humanité de l’interprète.

Bref, Rivers est un bon cru, à découvrir et à savourer sans modération.

En savoir plus...

Dick Rivers Rivers Verycords, 2014

  1. Rappelons pour les moins de vingt ans que les pionniers du rock en France furent au début des années 1960 Johnny Hallyday, Eddy Mitchell et les Chaussettes noires et le groupe rival, Dick Rivers et les Chats sauvages. 

  2. Cet excellent morceau au demeurant, fut lancé alors que les adaptations de tubes anglais faisaient rage, et était une composition originale de jazzmen français, dont un certain Martial Solal (À bout de souffle). 

  3. Au cinéma, dans deux films fauchés de Jean-Pierre Mocky et au théâtre, dans les Paravents de Jean Genet, mise en scène de J.-B. Sastre ! 

  4. Une voix qui était déjà bien en place lorsqu’il chantait avec les Chats. Sidérant de se dire qu’il n’avait guère que seize ans, lorsqu’on entend ce timbre profond dans Tout ce qu’elle voudra ou le délicieusement cocasse Cousine, cousine