Impossible d’échapper au phénomène PNL : le Monde Chico occupe un tel temps de cerveau disponible qu’on se demande à quoi celui-ci servait auparavant, particulièrement celui des journalistes de la presse francophone. Alors imposture ou coup de génie ? Karoo calme le jeu et pose les arguments.

Depuis mars, la raposphère française est surexcitée. Elle n’en peut déjà plus. Elle se fait dessus. À peine remise du succès fulgurant du Monde Chico sorti fin octobre, elle s’est prise une nouvelle vidéo de PNL dans les synapses. Le clip de La vie est belle annonce la sortie d’un deuxième album courant 2016. Ce qui laisse aux groupies décervelés de la presse francophone huit mois tout au plus à attendre avant d’avoir leur prochain fix. J’ai donc encore le temps d’aller à contre-courant avant que le tsunami médiatique ne passe les critiques de PNL sous silence.

Que les choses soient claires dès le début : j’écoute PNL. Ça m’arrive. C’est d’ailleurs pour ça que je peux en parler. Mais je suis bien incapable de vous dire si j’aime ou si je déteste. Pour une raison très simple d’ailleurs : j’écoute PNL quand je veux mettre mon cerveau en veille, quand je ne veux pas réfléchir. La plupart du temps, ça fonctionne, car leurs instrus me reposent. Mais il y a aussi pas mal de fois où ça m’énerve, parce que j’essaie bien malgré moi de comprendre ce qu’ils disent. Donc j’ai le cul entre deux chaises. Et ça m’embête, car je n’arrive pas à comprendre l’engouement hystérique et généralisé du troupeau de la francophonie pour ce binôme dont on ne sait absolument rien.

D’habitude, j’essaie de vous parler de musique en vous racontant l’artiste. Mais là, force est de constater que je suis dans la panade. On ne sait rien du duo qui compose Peace N’ Lovès (« Paix et Argent », en vieil argot de rue). Une fois que vous avez lu sur n’importe quel site people qu’Ademo et N.O.S – Tarik et Nabil à la ville – sont deux frères d’origine algérienne, de la cité des Tarterêts à Corbeil-Essonnes dans le 91, vous avez fait le tour.

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Ademo et N.O.S, alias Tarik et Nabil, deux gars dans une rue...

Par conséquent, sans pouvoir vous en dire plus sur les deux loustics, je suis contraint et forcé – je pèse mes mots – de m’en référer à leurs textes pour en apprendre plus sur eux. Et c’est là qu’on rigole...

Je ne suis pas le premier à l’écrire, « PNL » est avant tout l’acronyme de « Programmation neurolinguistique », un ensemble de modèles développés aux États-Unis au début des années 1970 dans les domaines de la psychologie et de la communication. Autant vous dire que le duo des Tarterêts a failli bien choisir son nom. Je dis bien failli. Car, à les écouter, il est tout bonnement impossible de saisir leur psychologie via leur communication, de les comprendre et de savoir qui se cache derrière ces deux paires de lunettes de soleil.

Ce qui caractérise les lyrics de PNL, c’est avant tout leur argot, que seuls eux et la « Famille » dont ils se revendiquent comprennent. Il y a des termes à profusion que le commun des mortels ne peut pas saisir, même en les voyant écrits. Par moment, on n’est pas loin du dialecte, tant certains mots sont utilisés naturellement au fil des morceaux. Ademo et N.O.S répètent à l’envie qu’« on n’est pas comme eux » et ça se vérifie instantanément dans le langage. Il y a une barrière, quelque chose d’insurmontable, qui ne répond à aucune logique rationnelle et qui me laisse penser que PNL ne veut pas être compris.

Je suis donc très admiratif devant tous ces journalistes français qui me vantent la prose mélancolique, le discours désabusé et la rengaine désespérée des deux dealers de PNL. Comment avez-vous compris ? Dites-moi ! Expliquez-moi ! Je vous en supplie ! Y a-t-il un dictionnaire ? Un Google Translate ? Un PNL pour les nuls ? Comment avez-vous fait pour saisir la quintessence du flow d’Ademo et N.O.S et dépasser la niaiserie aberrante de certaines rimes qui feraient passer Booba pour du Céline1 ?!

Là, je mets le doigt sur ce qui a été outrageusement passé sous silence par tous les journalistes français, y compris ce bon vieux Olivier Cachin : il y a souvent une médiocrité linguistique navrante dans les textes de PNL. On n’a jamais demandé aux rappeurs d’être des poètes, mais il y a une limite. Certains de mes potes ont tenté de me convaincre : « C’est bon, espèce de réac... C’est juste des mecs qui s’éclatent avec leurs potes en racontant leur quotidien. » Soit. Mais ça les empêche de faire des phrases ? Ne pas trouver autre chose que « gros pédé » pour rimer avec « pété » dans le refrain du morceau Oh la la – un titre dont la mystérieuse subtilité m’échappe encore –, c’est inquiétant. Je vous laisse juger de la profondeur de certaines punchlines : « J’suis dans un merdier, dans un cul de sac, ah ouais ta chatte, toi ferme ta gueule, toi ferme ta gueule » ; « J’sais pas, j’t’aime pas, tu m’aimes pas, bravo, bref » ; « Pas l’temps d’raconter ma life, trêve de balivernes »...

Dans Le Monde ou rien, considéré par la presse comme le morceau de rap de l’année 2015, le mot ouais revient trente-six fois dans le refrain... Dans J’vends, on atteint des sommets hyperboliques : « J’économise tous les llets-bi, j’ai mal au ventre sa mère, j’ai l’regard haineux dans la ville, j’vis c’que t’inventes sa mère, sa mère, sa mère, sa mère, sa mère. » Six fois sa mère en deux lignes ! Le chibre freudien est à deux doigts d’exploser. Ce n’est même plus une rime riche, c’est une rime Crésus, une rime Les Sous-Sous Dans La Popoche.

Ce qui me désole le plus, ce n’est même pas qu’Ademo et N.O.S écrivent des trucs pareils. Après tout, ils font ce qu’ils veulent et si ça plaît, tant mieux pour eux. Tous les rappeurs autoproclamés ne peuvent pas ou ne veulent pas être des Rocé, Oxmo ou Abd Al Malik. Peu d’entre eux peuvent pondre un texte digne de Demain c’est loin. Chacun est libre d’écouter PNL et de se complaire dans le néant syntaxique. Mais les journalistes, les critiques... La presse française est-elle devenue à ce point analphabète ou politiquement correcte qu’elle accepte d’entendre ces attentats sans rechigner ? Doit-on aujourd’hui faire l’éloge de la médiocrité pour être lu davantage ?

Je vais laisser les textes de côté car je m’énerve et je ne voudrais pas vous couper l’envie de donner sa chance à PNL. Parce qu’il y a quand même une atmosphère sonore qui vaut la peine. Tout ce que les gratte-papier essaient de vous vendre sur la mélancolie et la sensibilité des textes du duo relève de la complaisance bourgeoise. S’il y a une ambiance, une amertume, voire même, soyons fous, des sentiments dans Le Monde Chico, ils viennent non pas des mots mais du son. C’est là où PNL est véritablement novateur dans sa musique. Certains voient en eux les fers de lance du cloud rap, ce mouvement mené aux États-Unis par Future, Young Thug et autres accros de l’autotune. Pourquoi pas. Ce n’est qu’une case qui facilite le travail des torche-culs. Mais la patte de PNL est là, dans les instrus, pas ailleurs. Du moins c’est ce que je pensais...

Jusqu’à ce que j’apprenne que PNL n’est à l’origine d’aucune des instrus sur son album. Vous pouvez regarder les crédits sur chaque morceau : le duo a un ingénieur son, mais la musique n’est pas signée par PNL ou par un producteur membre du groupe. Tous les journalistes, tous les sites pseudo-spécialisés vous vantent l’innovation musicale de PNL, mais ils n’ont même pas vérifié d’où viennent ces sons. Un seul site l’a fait, Beatzmaking.com, et il mérite tous les honneurs. Allez y faire un tour, c’est édifiant. Dans un dossier spécial, vous apprendrez que toutes les instrus de l’album le Monde Chico ont été puisées sur internet, la plupart téléchargées sur Youtube ou Soundcloud, sans toujours créditer les producteurs américains ou européens qui les ont réalisées. Par exemple, le beat de The Chase (The Weeknd/Bryson Tiller Type Beat), réalisé par le producteur californien MKSB, est devenu l’instru de le Monde ou rien, pour la modique somme de quarante dollars. Pareil pour J’vends : l’instru est à l’origine un type beat concocté par le producteur américain Nine Diamond, sous le titre Outlawz.

Sans identité, avec des textes inaudibles et des sons qui ne sont pas les leurs, qu’est-ce qu’il reste à PNL pour être tant adulé par les critiques ? L’image. Tout est parti d’une vidéo et tout se poursuit au rythme des clips postés en avant-première sur YouTube. Si Ademo et N.O.S s’étaient contentés de poster leurs tracks sur Soundcloud, ils ne seraient encore des stars que pour leurs potes de Corbeil-Essonnes. Mais ils ont su profiter de la force de frappe des plateformes, avec des vidéos grand format HD hyper-léchées, dont les panoramas collent parfaitement à la désinvolture de leurs textes et au synthétisme des instrus. Des vidéos froides et épurées qui cassent les codes aussi : deux rappeurs dans la cité de Scampia où a été tourné Gomorra, dans les plaines d’Islande ou dans la savane de Namibie, ça ne s’était jamais vu. Romain Gavras, le réalisateur de Kourtrajmé, qui a du ballon dans le tournage de clips de rap, confesse : « À la première écoute et au premier visionnage, je me suis dit que c’était un truc que je n’avais jamais vu et jamais entendu. » Les offices du tourisme de Naples, Reykjavík et Windhoek n’en demandaient sans doute pas tant.

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PNL, extrait du clip de DA : du jamais vu ?

Se concentrer sur le format vidéo en ligne est aussi un énorme atout en termes de marketing : livrer un produit bien réalisé sous tout rapport, le mettre à la disposition des utilisateurs gratuitement, avec la possibilité de le partager librement sur tous les réseaux, et lire les commentaires des fans sans avoir l’obligation de se montrer ni de communiquer avec eux. Si en plus vous tenez en haleine votre audience grâce à des tweets énigmatiques distillés au compte-goutte pour annoncer les prochaines sorties, le tour est joué. Du marketing massif passif : vous savez tout ce qu’on pense de vous sans avoir aucune réputation, vous maintenez le suspense et vous n’avez même pas à intervenir auprès de vos fans. Des fans très au fait de ce qui se passe sur le net d’ailleurs, en majorité bobos, qui vous diront que c’est une honte d’ouvrir une brasserie sous vitrines au carrefour Barbès mais qui se gargarisent et se donnent bonne conscience en écoutant deux frangins d’origine algérienne qui racontent le bitume et la skunk. Ces mêmes fans qui ont aussi eu le privilège de fêter la sortie du Monde Chico au Yoyo, le club chic du Palais de Tokyo niché en plein XVIe arrondissement de Paris. Le rap gentrifié a trouvé sa fanbase. C’est à mourir de rire...

Le plan marketing est donc bien rodé, génialissime. Tellement génial qu’il est difficile de croire que les deux de PNL ont pensé à tout, seuls dans leur coin. Lorsque l’on est un jeune rappeur en quête de succès, on ne peut pas raisonnablement décider de se passer d’un label, de diffusions radio, d’interviews. Au contraire, on veut être présent partout. Il y a donc anguille sous roche. Et c’est d’ailleurs ce qui intrigue tous les commentateurs, plus que les lyrics, la musique ou les clips. Ils veulent tous savoir : comment fonctionne PNL ? On en vient à parler davantage d’économie que de musique. À croire aujourd’hui que ce qui importe le plus est la façon dont on distribue la musique, gratuitement ou à prix d’or, et non la musique elle même. Prenez Kanye West : le titre de son dernier album a tenu internet en haleine pendant un mois. Il y a peu, il annonce qu’il n’utilisera plus jamais le format CD et, à peine sorti, on sait déjà que son dernier album sera suivi d’un autre en juin. Maintenant, qui peut me parler du contenu de The Life of Pablo, des featurings, des influences musicales de l’album, des différences entre les cinq remixes de tel morceau déjà sortis sur le net, des paroles de Yeezy ? Qui ?

Miko : le Party Mix !
Miko : le Party Mix !

Le produit passe avant le son. PNL n’y échappe pas et entretient même cette logique. Le titre le Monde ou rien est un magnifique produit, sans label. Mais, à choisir entre les deux, PNL, c’est plutôt rien. Une imposture sous cellophane numérique. Le monde, ils n’en parlent pas. Ils ne font qu’en montrer quelques paysages, à renfort de vidéos bien montées mais qui ne sont finalement qu’un moyen de distribution dépourvu de sens. Moi, plutôt que du cloud rap, j’appelle ça du « rap Miko ». Vous savez, ces glaces vendues au rayon surgelés dans une boîte avec une belle photo, que vous mettez trois heures à dépiauter avant de vous niquer les dents sur un cône trop froid en foutant des miettes partout pour arriver au petit fond en chocolat. On se croirait dans 99 Francs.

Mais tout ça n’est pas bien grave. PNL est protégé. Chez les Inrocks, qui défend mordicus « l’attente no 1 dans le paysage du rap français », si l’on critique le duo, on passe soit pour un vieil aigri bloqué en 97 à l’âge d’or d’IAM, soit pour un militant de la boule à zéro qui exècre les rappeurs aux cheveux longs, soit pour un théoricien du complot persuadé que PNL est soutenu par les Illuminati. Pour répondre aux grands imprécateurs de la rue Saint-Sabin, je déclarerai juste ce qui suit. Je viens d’acheter l’édition vinyle re-pressée de l’École du micro d’argent parce que ça me rappelle mes vingt ans et j’ai déjà ma place pour le concert d’IAM à Paris en 2017. Si je n’aime pas Nekfeu, ce n’est pas à cause de sa coupe de cheveux, mais parce que je ne trouve aucun intérêt à ce qu’il fait, tout simplement. Enfin, je ne crie pas au complot derrière le succès de PNL, mais je me pose des questions sur la réussite commerciale d’un duo qui revendique son indépendance et son absence de moyens.

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Le fils de sa mère, sa mère, sa mère ?

Finalement, ça ne m’empêche pas d’écouter PNL une fois de temps en temps pour me calmer. Mais je ne tombe pas en adoration devant deux mecs qui ont pour seul mérite d’occuper l’espace béant laissé par les trappeurs. On a tellement touché le fond verbal et on est tombé dans une telle facilité instrumentale avec la trap que PNL nous est vendu aujourd’hui comme un « vent frais », le renouveau et le salut du rap français. On va se calmer, poser son spliff et réfléchir un peu avant de sortir des absurdités pareilles. Voir en PNL, Nekfeu, Kenji et consorts les sauveurs du hip-hop francophone, c’est faire honte au hip-hop. Ademo et N.O.S ne font que combler un vide. La seule qualité de PNL est de sortir du lot, ce marais misérable entretenu par la presse dans lequel on patauge depuis dix ans. Certes, PNL est différent. Mais comme le rappelait une parodie de la pub Benetton dans les années 1990, « c’est pas parce qu’on est différent qu’on est plus intelligent ».

Sur ce, faut qu’j’me calme... J’vais écouter du PNL. Ou pas. J’sais pas. Et merde. Sa mère, sa mère, sa mère...


  1. Une tentative à distinguer, celle de Bettina Ghio dans Télérama