BS&T2Lorsque le courant jazz-rock/fusion fait sa percée à la fin des années 1960, deux groupes vont tenir le haut du pavé, Chicago Transit Authority, qui deviendra plus tard simplement Chicago et sera promis à une belle carrière, et Blood Sweat and Tears, au parcours plus chaotique, mais malgré quelques ratés, finalement nettement plus passionnant.

L’album Blood Sweat and Tears, deuxième du groupe après le départ de son fondateur Al Kooper, avait connu un succès commercial et critique inouï, se permettant même le luxe de ravir à Abbey Road le titre de Grammy Album of the Year. C’est dire si l’album « 3 » était attendu au tournant. Sans connaître le même succès, il ne sera en rien une déception. Parmi plusieurs pépites, une version étonnamment complexe de Sympathy for the Devil, aujourd’hui singulièrement oubliée.

Un récent article paru dans Karoo, excellent au demeurant, ayant mis en lumière la reprise poisseuse et réussie de cet incontournable des Stones par Motörhead, j’ai eu envie de faire découvrir ou redécouvrir celle, diamétralement opposée, que proposait à l’époque « BST 3 ».

Si dans le temps elle est proche de l’original – paru en 1968 sur le septième album des Stones, Beggars Banquet –, elle s’en écarte complètement par sa volonté affichée d’inscrire l’entêtante mélodie des Stones dans un écrin sophistiqué où musique classique et jazz se côtoient. Il faut dire que BST compte alors en son sein une brochette de musiciens rock et de jazzmen hors pair et un pianiste-arrangeur de génie : Dick Halligan.

Le titre ronflant donné à cette reprise (« Symphony for the Devil/Sympathy for the Devil »), considéré par certains critiques comme un tantinet pompeux, est en fait une déclaration programmatique : comme une symphonie, l’œuvre se décompose en mouvements et fait converger en une architecture musicale alambiquée et toujours surprenante diverses influences qui hantent les musiciens, afin d’installer une atmosphère fantasmagorique. Dès le début, la chanson des Stones est méconnaissable : un son de trombone solitaire et un écho de pièce vide ; des silences ; rien ne rappelle la mélodie originale. Ensuite, différents sons semblent marquer un éveil désordonné avant que roulements de tambours et cuivres claquant comme des trompettes romaines n’annoncent « The Voice » : David Clayton-Thomas, dont le timbre rauque apostrophe l’auditeur, reprenant enfin la mélodie des Stones et égrenant dans un crescendo les crimes énoncés dans le texte de Jagger et Richards. Brusque arrêt et début d’une marche forcée au clavier qui se voit rejointe par l’emphase des cuivres jusqu’à un point culminant où tout bascule dans un chaudron où bouillonnent les sons discordants du free jazz, où les cuivres sont soutenus par des percussions rappelant l’original et une basse wymanesque. Citations classiques et jazzy s’entrecroisent dans un clash où l’on retrouve pêle-mêle Bartok, Prokofiev et Thelonious Monk, sans oublier les improvisations de deux membres éminents du groupe : Fred Lipsius et Lew Soloff, plus des voix mystérieuses, comme de moines encapuchonnés, qui semblent psalmodier une étrange litanie dans un monastère gothique (non, je n’ai rien fumé).

L’enchaînement est comme une hallucination faite d’images d’un film expressionniste où apparaîtrait un Satan mâtiné d’Ivan le Terrible façon Eisenstein. On a physiquement l’impression de voir s’allonger son ombre sur de hauts murs tandis qu’il descend solennellement les marches d’un long escalier. Et l’on comprend alors les choix musicaux qui ramènent la chanson à son inspiration première, au-delà même de la version originale. N’est-ce pas en effet Marianne Faithfull qui aurait inspiré Jagger en lui parlant de sa lecture du Maître et Marguerite de Boulgakov, roman qui raconte la descente d’un diable goguenard dans la Russie stalinienne des années trente ? Comme le chef-d’œuvre de la littérature russe divisé en trois actions, la symphonie d’Halligan se divise en trois mouvements (Emergence – Devil’s game – Submergence). On croyait s’être écarté de la version des Stones, on est revenu à sa source.

Pour l’écoute, il ne serait pas absurde d’éteindre toute lumière, de fermer les yeux et de plonger dans le cauchemar, le voyage dure 7’49’’. On se réveille un peu groggy, content d’avoir cru entendre Satan sortir car la dernière note de trombone est comme un claquement de porte. Ouf, tout cela n’était qu’un mauvais rêve… Mais quelle est donc cette étrange odeur de soufre ?

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