La jeune metteur en scène Ledicia Garcia revisite avec virtuosité Katzelmacher (le Bouc) de Fassbinder au théâtre Océan Nord. Elle nous offre une réflexion sur le déterminisme social et la rencontre de l’altérité dans un contexte des premières grandes vagues d’immigration.

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Rainer Werner Fassbinder a écrit Der Katzelmacher en 1969. Ce titre désigne en patois bavarois le travailleur immigré du Sud de l’Europe : littéralement le « faiseur de chat », celui qui engrossait les femmes et les quittait ensuite, devenant ainsi le nouveau bouc émissaire en Allemagne.

La pièce s’ouvre sur un long tableau muet. L’obscurité totale est envahie par une musique aux rythmes électroniques saccadés qui provoque un certain malaise chez le spectateur. Soudain, la lumière jaillit sur une petite bourgade allemande où une bande de jeunes désœuvrés va apprendre que la petite entreprise locale a embauché un travailleur immigré grec : Jorgos. Avec sa gueule de « métoikos », il provoque la peur, l’exclusion et la méfiance. Son arrivée bouleverse les conventions établies au sein du groupe et engendre un enchaînement de violences symboliques sans précédent. Afin de recréer l’homogénéité du groupe et sa stabilité, le Bouc doit être sacrifié.

De manière très subtile, Ledicia Garcia a choisi de ne pas cristalliser l’image de l’étranger en le faisant interpréter par un seul comédien : tous les interprètes deviendront à tour de rôle le katzelmacher. Une manière de suggérer qu’on est tous le bouc émissaire de quelqu’un d’autre. Les comédiens explorent ainsi les mécanismes de l’exclusion dans notre société ultralibérale.

bouc - Michel Boermans
© Michel Boermans

La scénographie présente deux plans scéniques séparés par un rideau noir translucide. Au premier plan, une structure rectangulaire permet tous les jeux possibles aux comédiens. Ils y dansent, se cachent derrière, déambulent sur les côtés, etc. À l’arrière-plan, on assiste à des scènes plus intimistes, comme figées dans le temps, représentant la petite entreprise locale et le logement de Jorgos. Ces scènes sont filmées en direct et projetées simultanément sur la structure rectangulaire au premier plan. L’enchaînement des différents tableaux est articulé autour d’un choix judicieux de chansons. Ce procédé semble apporter de l’espoir et ouvrir une brèche dans le déterminisme social.

Cette adaptation moderne de la pièce de Fassbinder regorge d’actualité et d’universalité. La description complexe d’une génération perdue offre une représentation très violente de la conception d’autrui : l’étranger comme exutoire de toutes les frustrations. C’est un questionnement politique visionnaire que Fassbinder expose dans ce chef-d’œuvre. Comment concevoir l’autre dans un monde ou le grand capital orchestre et engendre une explosion des classes sociales ainsi qu’une homogénéité ethnique refusant le vivre-ensemble ?

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En savoir plus...

Katzelmacher Écrit par Rainer Werner Fassbinder Mise en scène : Ledicia Garcia Avec Elsa Guénot, Virginie Kaiser, Clément Longueville, Nicolas Mouzet Tagawa, Nicolas Patouraux, Éline Schumacher, Simon Vialle, Chloé Winkel et Ledicia Garcia. Du 13 au 24 janvier au Théâtre Océan Nord