Le spectacle nocturne de « performance urbaine » Die Strasse nous plonge dans une expérience artistique et sensorielle inédite en arrachant le théâtre à ses gonds pour le propulser vers l’extérieur, sur le devant d’une scène d’un genre particulier, la vie.

En plein dans la cohue vrombissante et sur les pavés irréguliers et coupants, où rôde le danger de la chute, pour le corps de l’interprète exposé aux blessures et pour le spectacle rendu vulnérable par les codes du Dehors, l’imprévu et la rupture.

Au centre de ce mouvement de décentrement, une thématique logée au plus profond de l’humain : le désir et la capacité de dire « non ». S’extirper de la dynamique cyclique des choses, nier une certaine vie pour en affirmer une autre. Placer la qualité de la vie au-delà de son simple maintien, s’opposer au destin pour s’échiner à créer le sien. Fuir ce qui nous rend étranger à nous-mêmes.

Comment recréer les conditions d’un spectacle de danse-théâtre dans la jungle urbaine, le chaos du réel traversé d’innombrables flux de badauds et festivaliers en tout genre ? Comment instiller de la continuité dans la discontinuité, de l’ordre dans le désordre, du silence dans le magma sonore, de la lenteur dans la frénésie, de l’immobilité dans le fouet du mouvement exalté ? En ramenant le spectacle vivant à l’essentiel : bande sonore (casque audio vissé sur la tête des spectateurs), perche, projecteur lumière, corps des deux interprètes et regard du public.

De l’enceinte du Théâtre 11 | Gilgamesh Belleville, le public itinérant accompagne un responsable à travers les rues de l’Avignon intra-muros jusqu’au pied d’un immeuble où, adossée à un mur et l’air hagard, une jeune femme à l’allure rebelle et vêtue de noir grille une cigarette pour masquer son impatience. Elle ne veut plus attendre. Elle a déjà trop attendu. Il est temps de ne plus attendre. Elle ne peut obtenir ce qu’elle attend de la vie en attendant.

Surgit une autre femme. La voix off nous apprend que ces deux anges de la nuit souffrent d’un sentiment d’abandon, de rejet et de perte. Relations ratées avec la figure paternelle, échecs amoureux.

Que leur reste-t-il pour affronter le vide ? Leur corps. Leur volonté. Et une valise. Elles s’emparent de ces deux matériaux et plongent dans le labyrinthe de la ville, se perdant, se retrouvant, nous perdant, nous retrouvant, sillonnant les intestins de pavés comme l’eau s’infiltre dans un château de sable pour ensuite se retirer. Marée haute tendant vers la liberté, marée basse ramenée vers la nasse du destin. La valise se fait, puis se défait. Se refait, est re-défaite. Un bras de fer incessant entre liberté et aliénation, entre passé et avenir. À la narration en voix off des débuts succèdent quelques éclats de parole intermittents, l’essentiel du spectacle se donnant à voir plus qu’à écouter : l’expression d’une quête existentielle par le biais de deux corps dansant, rampant, trébuchant, s’entrechoquant, s’unissant, avançant, reculant, sautant, se figeant et se faufilant dans le dédale des rues. Alternant la cadence de l’urgence et la lenteur du silence, le poids de la violence et la légèreté de la douceur. Culminant dans une scène ultime à l’extérieur des remparts (symbole d’enfermement et d’aliénation) d’Avignon, dans un désert de silence tragique.

Le public se sent rapidement pris au piège car les codes traditionnels du spectacle volent en éclats : où regarder ? Comment se positionner ? Comment regarder l’action sans l’entraver ? Courir lorsque les interprètes courent, marcher lorsqu’elles marchent ? Vivre ce spectacle à son propre rythme ou bien vivre le spectacle au rythme imposé ? Qu’est-ce que le spectacle attend de moi, public ? Comment assumer ma liberté et ma responsabilité ? Où suis-je ? Dans une réalité fictive ? Dans une fiction réelle ?
Die strasse. La rue. À la fois lieu et mouvement, contenant et contenu, décor englobant l’action et impulsion de l’action, la rue incarne la quête et le lieu de cette quête. Le spectacle évoque une version radicalisée de ce qu’est le théâtre dans sa prise de risque, sa mise en danger et son frottement avec le public. La rue rassemble ainsi deux types de personnes tout au long de la représentation : un public privé (les spectateurs possédant leur ticket et assistant à toutes les scènes) et un public public (passants assistant à des bribes de scène), portant la rencontre comédiens-spectateurs à son paroxysme et brouillant la frontière entre réalité et fiction. D’où cette question : jusqu’où le réel peut-il accueillir la fiction et l’art ?

Die Strasse ne renvoie-t-il pas, métaphoriquement, au festival et à la ville d’Avignon eux-mêmes, à ce phénomène qui convertit une ville (microsociété) en écrin de culture et de spectacles vivants pendant près d’un mois ? Jusqu’où la réalité d’une ville peut-elle intégrer et héberger la réalité artistique ?

Au sortir du spectacle, une étrange impression flotte en nous : la fuite de ces deux femmes nous a aussi permis de fuir. Leurs corps ont matérialisé en fuite physique la fuite symbolique qu’illustre l’art par rapport à la vie. Or, l’évasion artistique ressemble ici à une fuite de l’intérieur. En s’important directement dans la vie, le théâtre s’en est évadé sans pour autant rompre avec le lieu du réel. L’art a fui la réalité en l’affrontant de plein fouet, il l’a... recréée. Cette fuite parallèle, frontale et non-géographique ne reflète-t-elle pas justement la condition humaine : l’homme, pour se libérer du monde, n’est-il pas condamné à le réinventer ? Comme les comédiennes, nous cherchons tous à fuir quelque chose, mais où ?

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Die Strasse

Interprété par Stéphanie Boll, Joanie Ecuyer
Musique de Alain Roche
Collaboration artistique : Sébastien Ribaux
Voix off de Olivier Werner, Alain Mudry

Vu au festival d’Avignon, Off 2018, au Théâtre 11 Gilgamesh Belleville