Avec son adaptation de la Voix humaine de Jean Cocteau, jouée au Théâtre royal du Parc, Salvatore Calcagno signe une pièce lyrique où le théâtre intègre film, chant et musique pour sublimer la beauté tragique d’une rupture amoureuse exécutée par téléphone.

Cette pièce de théâtre ne commence pas comme une pièce de théâtre. Son prologue se veut cinématographique : on projette sur scène un écran où l’actrice apparaît parée de ses plus beaux atours, se pomponne face à un miroir et répond à des questions tout en se préparant à l’évènement qu’elle attend, le dernier coup de fil de son amant censé entériner leur rupture. Pour camper ce rôle d’ange déchu, Sophia Leboutte, gracieuse comme un aigle noir et percutante comme un coup de gong. Parallélisme saisissant entre la femme qui se prépare chez elle à son rendez-vous téléphonique et la comédienne face à nous qui s’est préparée dans sa loge à son rendez-vous scénique. Ce point de vue cinématographique en avant-plan permet de transformer l’intimité publique propre au théâtre en intimité intime. D’une part, le public peut davantage s’identifier au corps et au visage de la comédienne-actrice. Le corps qui apparaît sur scène est, paradoxalement, incarné par son équivalent cinématographique, plus proche de sa réalité charnelle (les rides, le regard…). D’autre part, l’actrice ne joue pas, là où la comédienne joue. Ou du moins, ne semble pas jouer. On oublie l’espace d’un instant la comédienne pour percevoir avant tout une femme qui, bien que s’adonnant à des procédés artificiels (maquillage, rouge à lèvres), n’a jamais semblé aussi naturelle. Le film, art de la sincérité, de la vérité, face au théâtre, art de l’artifice et de la caricature ? Une fois sa mission d’incarnation terminée, le film rend le flambeau au théâtre.

Pourquoi se faire belle si ce n’est pas
pour être vue et reconnue comme telle ?

À vrai dire, pas encore. C’est à ce moment qu’entre en jeu la musique, portée par un sextuor à cordes. La musique symbolise l’espoir, la confiance et la joie (illusoire) de la protagoniste, en comblant temporairement l’angoisse de l’attente par la beauté et le plaisir sonores. La musique sublime le silence et l’absence, car seule l’illusion permet de supporter la réalité. L’art comme consolation du vide de l’existence ? La pièce de théâtre n’a pour ainsi dire toujours pas commencé. Et c’est là que se niche le brio de la mise en scène : parvenir à faire éprouver au spectateur la même émotion qu’éprouve l’actrice. L’attente. Tout à coup, la musique se révèle répétitive, longue, envahissante, omniprésente. On attend le début de la pièce de théâtre comme la comédienne attend l’appel de l’être aimé. On attend. Elle attend. On attend qu’elle n’attende plus.

Une fois l’attente terminée, la pièce commence. Non sans une dimension absurde : une femme se fait belle pour un homme qui ne la voit pas. Pourquoi se faire belle si ce n’est pas pour être vue et reconnue comme telle ? Moyen de se donner le courage nécessaire pour affronter la réalité à venir ? Se préparer physiquement pour se préparer mentalement ? Confusion entre réalité et fiction ?

Une femme, un bureau et un téléphone. Musiciens drapés dans l’ombre. Et une voix, la voix humaine. Le spectacle se présente donc comme un monologue, puisque cette voix, celle de l'amant, ne nous parvient pas. La comédienne tient le combiné durant toute la conversation, installée à son bureau.

Concrètement, la pièce ne s’attaque pas au pourquoi de la rupture, mais au comment. À la beauté tragique de son déploiement, entre fatalité du dénouement final et tentatives désespérées de sauver ce qui ne peut l’être. Certes, d’aucuns pourraient s’employer à émettre des hypothèses quant aux raisons de l’échec amoureux. La folie passionnelle, par exemple :