Déjà grandiose dans le spectacle Life : reset de Fabrice Murgia, Olivia Carrère nous surprend avec sa création originale, théâtrale et musicale, Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups : une pièce performance interrogeant de manière cinglante l’individu étranger à lui-même, à son propre monde.

© Véronique Vercheval

Silence dans la salle Huisman. Une femme surgit de l’ombre, le micro à la main. La pièce commence. Une musique expérimentale aux influences electro pop donne le ton, celui d’une personne angoissée par l’idée d’être à l’heure de l’ultra-modernité. Passé le premier tableau musical, la comédienne lance ses premières flèches sur le mode de l’ironie, de l’autodérision. Tous les tableaux sont liés par l’idée que l’ordinaire ne va plus de soi. Mais comment le réinvestir ? Les questionnements nous sont livrés avec pudeur, prudence, subtilité, à l’aide d’anecdotes du quotidien.

Le progrès technique s’est imposé dans tous les replis de l’existence, bouleversant le rapport de chacun avec soi et le monde. C’est une ère entre désirs factices et insatisfaction qui s’ouvre. On a multiplié les outils de communication, mais l’individualisme ne s’est jamais aussi bien porté. La condition humaine est maintenant régie par la nécessité d’être en adéquation avec la technologie. Il faut être productif, utile, svelte, vivre le plus longtemps possible comme si c’était en soi une obligation, manger cinq fruits et légumes par jour, etc. Et chacun sera jugé selon sa conformité à ce modèle.

Singulier sentiment que celui de ne pas se sentir à sa place. Tous nos gestes sont empreints d’étrangeté puisqu’aucun ne nous permet d’accomplir ce que nous devrions être. Mais quel est cet être qui nous échappe ? Se sentir étranger à soi creuse la plus profonde des solitudes. On se forge une image, dont on se convainc d’être l’auteur.

© Véronique Vercheval
© Véronique Vercheval

Tout l’enjeu de la pièce réside dans sa subtilité, entre la conviction profonde et les limites de la possibilité d’action, entre l’éthique et la morale face à la soumission. Olivia Carrère déploie son monologue sur le ton de la confidence et nous dépeint une société en crise, société du « moi je » intrinsèquement paradoxale puisqu’il s’agit de trouver son individualité dans un monde qui a tendance à tout uniformiser. L’hypothèse originale de la comédienne repose sur l’idée d’une ronde cosmique silencieuse dont l’Homme n’est qu’un épisode infime. Mis en face de ce vide existentiel, l’Homme ne peut que s’interroger sur son insignifiance et sur sa perfectibilité.

Incarnant un personnage ambivalent, sensible et perdu, ne sachant plus quel rôle jouer, dans une fragilité perceptible, Olivia Carrère tangue dans les méandres de sa propre existence et de ses souvenirs pour en faire émerger une critique lucide et caustique de notre société, sans manichéisme moralisateur.

Tableau après tableau, tout y passe, dans un tohu-bohu absurde : de la consommation au développement personnel, de la famille à l’identité, rien n’est épargné. La comédienne tue les prêts à penser et part à la recherche de la figure structurante : Dieu et le père. Dans un dialogue final désaccordé, elle leur adresse des reproches foudroyants. Mais qui est le Dieu ayant permis une telle dénaturation de l’Homme ? Où est le Dieu qui, de là-haut, observe ses créatures s’entretuer ? On recherche l’émancipation à tout prix, mais nous sommes des êtres historiques, pourvus d’un héritage culturel. Olivia a certes arrêté de croire, mais le titre biblique semble indiquer un éternel attachement à une structure supra-humaine. L’individu libéré de tout a-t-il encore des repères ?

© Véronique Vercheval
© Véronique Vercheval

Olivia Carrère installe un univers très personnel, poétique, musical et très visuel. La mise en scène sobre et épurée laisse le discours prendre tout son essor. Par la finesse de son jeu, elle nous donne à vivre cette crise existentielle, provoquant un ballet d’émotions chez le spectateur. Le décor devient un partenaire essentiel pour la comédienne. Des projections visuelles animent l’arrière-plan, juxtaposant des gros plans d’individus et des envolées vers des paysages infinis. Soutenu par un jeu sonore aux mesures démentes qui fait penser à une invitation à la révolte, tout se noue à l’unisson pour porter la puissance du questionnement.

À la sortie de cette pièce, je me suis senti projeté au milieu du monde, au milieu des loups, face à mon propre reflet, à mes contradictions, et conscient qu’elles m’échappaient. C’est un cri universel auquel je n’ai pu que m’identifier. Incarnant le paradoxe de Robinson, Olivia Carrère fait résonner de manière magistrale des questions sociales, idéologiques et religieuses de son temps.

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Prochaines représentations dans le cadre du festival de Liège
Réservation : 04/332 29 69

13 & 14 février 2015, 20h15 - FACTORY (Liège)
20 février 2015, 19h - Salle B9, St-Luc (Liège)

Du 25 novembre au 6 décembre 2014 - Théâtre National (Bruxelles)

En savoir plus...

Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups
Écriture, interprétation & création musicale : Olivia Carrère
Arrangements et supervision musicale : Yannick Franck
Créateur vidéo : Lionel Ravira
Scénographie : Chloé Kégelart
Regard extérieur : Raven Ruëll
50′ / En français
Assistante stagiaire mise en scène : Lola Chuniaud.

Production : Théâtre National/Bruxelles, Theater Antigone/Kortrijk, KVS, Festival de Liège